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L’Ecume des jours : une oeuvre unique, un portrait onirique de la vie

L’Ecume des jours est une œuvre artistique unique. Si elle marque encore des générations de lecteurs, c’est grâce à sa faculté moderne de parler de la Vie, tant dans ses bons moments (les fêtes, les réussites, les liens d’amitié et d’amour fraternel) que dans les expériences les plus désagréables (l’échec, la solitude, la mort). Avec une approche à la fois détachée et frontale, cette fable mélancolique, qu’elle soit racontée par Boris Vian ou par Michel Gondry, est une expérience essentiellement humaine à vivre au moins une fois.

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1.      Présentation de Boris Vian

Ingénieur de formation, Boris Vian débute sa carrière artistique en tant que trompettiste dans les clubs de jazz de Saint-Germain-des-Prés.

Malgré le succès et le scandale provoqué par les pastiches de romans noirs américains qu’il écrit sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, parmi lesquels « J’irai cracher sur vos tombes », l’un des best-sellers de l’année 1947, ‘Et on tuera tous les affreux’ et ‘Les Morts ont tous la même peau’, les romans qu’il publie sous son véritable nom dans les années d’après-guerre, ‘Vercoquin et le plancton’, ‘L’Ecume des jours’ ou encore ‘L’Arrache-cœur’, ne lui apportent pas la notoriété escomptée.              Egalement auteur de pièces de théâtre, de chansons et de poèmes, de critiques musicales, Vian mêle dans ses romans humour et mélancolie à une écriture poétique qui met en valeur son imagination débordante.

Malade du cœur depuis l’adolescence, il succombe à l’âge de 39 ans, laissant derrière lui une œuvre riche et variée qui reste à ce jour inimitable.

 

–       Collaborateur et ami intime de Jean-Paul Sartre et Raymond Queneau entre autres auteurs.

–       Précurseur de l’Oulipo : il participe aux nombreux poèmes écrits par les auteurs correspondant à ce mouvement

 

Boris Vian

 

 2.      Analyse de l’œuvre

L’Ecume des jours est un roman écrit par Boris Vian en 1947. Il raconte de manière surréaliste une fable romantique : deux protagonistes de nature innocente, Colin et Chloé, vont subir peu à peu les affres cruelles de la réalité, à cause indirectement de leur idylle amoureuse.

C’est une histoire simple, une rencontre entre deux êtres, qui est renouvelée par son traitement : Vian cite des lieux situés aux Etats-Unis (La Nouvelle-Orléans, Memphis, Davenport) et rend le lieu de l’action fantaisiste. En rendant les objets animés, en jouant avec les mots (Colin possède un « pianocktail » (piano et cocktail) et en changeant la voix du narrateur souvent par le personnage principal, Vian transfigure ainsi le réel en un lieu onirique. L’absurdité du monde renforce le caractère pur et singulier de chaque personnage. Elle permet de rendre attractive des réalités qui semblent banales : rentrer à la maison, mais dans un nuage comme transport, par ex.

Les situations insensées et poétiques mettent en valeur chaque personnage : Colin est insouciant et ne remarque jamais l’absurdité du travail ; Chick, son ami, est toujours accompagné d’un livre de Jean-Sol Partre, imitation burlesque de Sartre, dévoré par sa passion ; Nicolas est très serviable et se réfère toujours au chef Gouffé.

L’histoire se présente donc comme un rêve inouï, une réalité fantasmée, mais elle vire peu à peu au cauchemar et suit le destin souvent tragique des personnages principaux. Colin ne trouve pas de travail et se retrouve perdu dans un monde au départ ouvert et agréable. A présent marié à Chloé, Colin voit son argent (ses « doublezons », importance de la lettre « z », en référence au jazz) filer entre ses mains – sa grande maison rétrécit au fur et à mesure de son manque de moyens. Chloé, si heureuse, attrape un nénuphar dans le poumon droit et perd espoir quant à sa vie de couple. Chick oublie son travail et reste obsédé par tout ce qui touche à Partre, jusqu’à perdre tout ce qu’il avait et tout ce qu’il était.

Boris Vian utilise cette absurdité comme pivot de sa critique sur la relation entre la société et l’homme. L’homme est fragile dans sa pensée et ses actions, car le réel le rattrape toujours. Le monde du travail est vu comme terne et néfaste : l’ouvrier perd son humanité et n’est réduit qu’au rang de fonction (le travail de Colin qui consiste à réchauffer des graines avec son corps nu). La religion est hypocrite et manipule l’homme pour des besoins financiers. L’amour entraîne la maladie physique et/ou morale et est l’élément déclencheur du destin tragique de tous les personnages.

 

 

3.      Adaptation cinématographique actuelle :

Michel Gondry est un réalisateur français travaillant le plus souvent en Amérique. Il est connu pour sa capacité à créer des mondes inventifs sans la moindre image artificielle (La Science des rêves, par exemple).

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Gondry a conçu l’adaptation de L’Ecume des jours, sortie en avril dernier, comme un film expérimental – un mélange de ses idées visuelles combinées à celles du roman. Il relève le défi de mettre une idée visuelle par plan : le début est à rythme frénétique pour montrer la joie ambiante des personnages (course à l’Eglise, animations d’objets réels), tandis que le film bascule dans une tournure sombre, lente, pour finir à un format court et muet en noir et blanc – basculement vers l’aspect tragique de l’histoire. Le film respecte la folie douce-amère du récit : tous les personnages vivent dans une joie de vivre jusqu’à la vieillesse qui les emporte dans un mal-être dissimulé derrière leurs sourires sinistres. Le résultat final de ce projet jugé inadaptable sur grand écran est un festival d’émotions contradictoires avec un rythme soutenu et une volonté de souligner le renversement dramatique opéré dans le récit. Michel Gondry renforce le destin tragique des personnages grâce au fait que les ouvriers du monde du travail écrivent leurs histoires. Le cinéaste met en scène un monde d’apparence innocent et ludique, mais qui dévoile une amertume absurde et triste. Ce changement de ton radical est illustré par une idée brillante et purement cinématographique : le film passe de la couleur pétante à un format noir et blanc plus serré, et bien plus encore.

L’adaptation de Michel Gondry est avant tout un film expérimental au niveau cinématographique, mais une expérience cathartique pour le spectateur, celui-ci riant de bon cœur au début et adoptant un regard attristé à la fin.

 

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3 Comments

  • Reply
    Christ Aloïs
    23 juillet 2016 at 15:43

    Bonjour,
    A propos de dernière nuit en enfer de Daniel Millo, je vous invite à lire Comédie de la Soif d’Aloïs Christ(monologue imaginaire d’Arthur Rimbaud la veille de son retour en France, le 8 mai 1891), publié par l’Arbre à Paroles et joué une fois, en juin 2015 par Daniel Millo,avant rupture entre l’auteur et le pilleur, pardon, le comédien-auteur…
    Cordialement,
    Mr Christ

    • Laël
      7 juin 2017 at 12:27

      Bonjour,
      à propos de Comédie de la Soif d’Aloïs Christ je vous invite à lire et voir Dernière nuit en Enfer, deux textes qui n’ont rien à voir si ce n’est le thème: la mort de Rimbaud.
      Réglez vos comptes ailleurs, avec les personnes concernées, au lieu de souiller le blog de mon ami et le travail de mon père.
      Cordialement.

  • Reply
    marielle issartel
    16 décembre 2013 at 17:53

    Il sera intéressant de comparer les deux adaptations de L’ÉCUME DES JOURS puisque celle de Charles Belmont de 1968 sortira en DVD en 2014.
Elle est avant tout une histoire d’amour émouvante. Charles Belmont disait : « Il ne faut pas que la forme dévore les entrailles de l’histoire ».
    Casting : Marie-France Pisier, Jacques Perrin et Sami Frey et Annie Buron qui ont l’âge des personnages.
    
Sélection officielle au Festival de Venise 1968.

    Prévert en disait : « Belmont a gardé le coeur du roman, ce film est merveilleusement fait. En plus, c’est drôle ! »

    Renoir : « Ce film a la grâce »

    En décembre 2011 Télérama écrit : « Une comédie solaire délicieusement surréaliste. Adapter Vian ? un tabou dont Charles Belmont est joliment venu à bout ».

    En juin 2012 Michèle Vian déclare au Monde : « C’est très joli. Charles Belmont avait compris quelque chose. Il était fidèle à l’esprit. Et la distribution est éclatante ».

    Et le Passeur critique le 24 avril 2013 : « Cette fraîcheur de ton offre au roman original la traduction à l’écran d’une fuite existentielle débordante de vie magnifiée par une bande son jazzy d’une élégance rare et d’un montage à son unisson. Élégant le film l’est tout du long dans un dégradé de nuances. »

    On peut voir photos, extraits et avis critiques sur le blog :
L’oeuvre du cinéaste Charles Belmont
 : charlesbelmont.blogspot.fr

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