Chroniques ordinaires Humeurs

Aller chez le coiffeur

A première vue, aller chez le coiffeur, c’est plutôt chouette. On en ressort souvent avec une toute nouvelle coupe qui flatte un peu plus notre image que le tas de cheveux informe que nous avions en entrant dans le salon. Oui, mais… Avant un tel résultat -quand il est là…-, il y a tout une succession de fâcheuses étapes qui ont de quoi faire apparaître une simple coupe comme la pire des tortures…

Les réjouissances commencent dès le moment précis où on décide de rafraîchir sa coupe. Que ce soit couper quelques centimètres pour éradiquer les fourches qui pendent à tout bout de mèche, repenser son dégradé ou raviver sa coloration, tous les chemins mènent à Rome. Ou plutôt chez le premier spécialiste qui voudra bien de vous. Car comment rivaliser avec les petites vieilles qui réservent cinquante ans en avance pour brushinguer leurs perruques, quand on a un emploi du temps de ministre ? Si l’envie de refaire sa tignasse vous prend subitement dans la rue, c’est avec courage et persévérance qu’il faudra appréhender la prise de rendez-vous. Dans quelques cas miracles, on pourra vous prendre aussitôt, mais ne rêvez pas trop. Une fois casée sur un planning plus rempli que celui d’un businessman, plus moyen de faire marche arrière, la mécanique est enclenchée, le drame est proche…

Lorsque le grand moment vient d’entrer dans le salon de coiffure, vous avez encore le sourire aux lèvres, rien qu’à l’idée de voir ensuite vos copines baver devant votre nouvelle coupe ou votre amoureux entrer en transe devant votre charme capillaire. Mais vous déchantez vite. Un troupeau de ménagères de plus de cinquante ans occupe l’espace relativement confiné et vous devinez déjà qu’il faudra attendre… On vous débarrasse de votre manteau, puis on vous invite à vous assoir, le temps que Ken -qui s’occupera de vous pour le lavage- finisse le brushing hebdomadaire de Bernadette, soixante-seize ans. Heureusement, vous apercevez une pile de canards -les mêmes que chez le docteur, et pourtant, le cadre est plutôt radicalement différent- et vous vous lancez dans la lecture passionnée du dernier scandale made in Hollywood…

Vingt-huit revues plus tard, c’est à vous ! Ken s’approche, tout sourire, et vous escorte au bac à shampooing. Bien installée, la tête en arrière, il vous propose une multitude de soins dont vous ignorez les vertus, mais que vous refusez aimablement. Il faut dire que lors d’un précédent passage chez le coiffeur, l’application de ces ‘super produits’ avait surtout fait doubler votre facture. Un simple shampooing, donc, et c’est un massage du cuir chevelu qui commence. Difficile ici de rester concentrée. Les doigts de Ken vous chatouillent les racines, le fou rire vous guette et c’est avec un soulagement énorme que vous passez au rinçage. Si cette étape semble encore relativement supportable, les choses sérieuses commencent.

Brenda, la spécialiste du ciseau, prend le relai et vous prie de vous assoir dans un fauteuil. Idéalement située, entre Marcelle, quatre-vingt-deux ans et Mireille, soixante-huit, vous ne savez plus où donner de la tête, tant ça cancane. D’ici la fin de la séance, vous saurez tout du mariage de la fille de l’une, des petits-enfants de l’autre et même du chien de la voisine, tragiquement écrasé par un Vélib’. Les commères sont au paradis entre les bigoudis, les sèches-cheveux, et les coiffeuses, toujours bienveillantes pour entretenir leurs conversations… Au milieu de ces bavardages incessants, vous vous sentez terriblement seule…

Dès que Brenda a rassemblé tous ses ustensiles, l’interrogatoire commence. Tant bien que mal, vous expliquez la coupe que vous aviez en tête, aperçue à la page 152 de votre magazine, qui vous irait drôlement bien, vous pensez. En coupant comme-ci, comme-ça, plus court ici et bien dégradé là, vous allez ressembler à une star… Brenda évalue l’ovale de votre visage, la longueur de votre tignasse et finit par donner son accord. Les premiers coups de ciseau résonnent, les mèches tombent par terre. Un vrai massacre au vu de tout ce qui décède sur le sol, mais il est trop tard pour faire marche arrière…

Soudain, tout le monde se retourne vers la porte. Marguerite fait son entrée dans le salon. Marguerite, vous allez vite vous en rendre compte, c’est la chouchoute de Brenda. Une petite vieille de presque cent ans qui vient tous les deux jours se faire coiffer. Pendant quelques heures, elle oublie le silence de sa maison pour bavarder avec ses copines et se plaindre de ses rhumatismes. Vu l’argent qu’elle dépense pour deux coups de brosse, il n’est pas étonnant que Brenda en prenne soin… A votre détriment… Car dès lors, elle vous oublie presque, coupant d’un oeil quasi absent vos dernières mèches, mais tout en accélérant la cadence, histoire que sa favorite n’ait pas à attendre trop longtemps avant d’être prise en charge.

Tout va très vite. Elle finit au sèche-cheveux, « effet naturel » car pas le temps de vous faire un brushing. Elle place son miroir derrière vous, vous demande si ça vous convient d’un air qui n’acceptera pas une réponse négative, puis elle vous retire l’informe peignoir inversé qui devait vous protéger des cheveux aventuriers. La place est enfin libre, et Marguerite, triomphante, vient s’y placer en reine. Vous, dépitée, à peine assurée d’avoir une coupe potable, vous dirigez vers la caisse. Vu le côté bâclé de la fin de la session, vous espérez en vain une remise. Non, non, votre forfait tout compris, vous allez le payer en intégralité, même si vous attendez encore après le brushing, pourtant inclus.

Une fois dehors, accueillie par un énorme coup de vent qui achève votre « effet naturel » et une sympathique pluie printanière, vous scrutez chacun de vos reflets dans les vitrines et voitures pour évaluer les dégâts. Ce n’est que chez vous que vous pourrez admirer le résultat pas exactement à la hauteur de vos espérances. Pour ressembler à une star, il faudra repasser. Quant aux mèches en escalier, il faudra surtout attendre que ça repousse. Seule consolation, vu le prix de cette tragédie capillaire, ce n’est pas demain que vous remettrez les pieds dans un salon, et encore moins dans celui de Ken et Brenda…

* Cahier de vacances 2010 – Article initialement publié le 16 mai 2008

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3 Comments

  • Reply
    Cam
    29 novembre 2010 at 14:17

    J’y suis allée samedi… Et le résultat catastrophique est à la hauteur de ce qui est raconté dans cette chronique ! Ça sent le vécu et ça me réconforte un peu de me dire que je ne suis pas la seule à avoir vécu, au moins une fois dans ma vie, une tragédie capillaire. Je me mords les doigts d’y être allée !! Vivement que ça repousse et que j’ai de nouveau une tête potable ! Mais c’est pas demain la veille… ! :'(

  • Reply
    sophie
    5 novembre 2009 at 13:45

    Excellent!!

  • Reply
    ASSERAF
    14 avril 2009 at 3:00

    « save my brain »… quel esprit pétillant ! ces écrits vont sauver mes neurones ! je viens de faire une lecture flash éclair, mais ça demande à être approfondi !!!

    félicitation, mind !

    douts

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