
Tim Curry, né le 19 avril 1946 et décédé le 25 août 2026, était un comédien britannique certainement atypique. Son visage particulièrement expressif, doté d’un sourire ravageur qui rendrait presque jaloux Jack Nicholson, a marqué une génération de spectateurs, notamment sous les traits d’un clown dévoreur d’enfants dans Ça (1990). Plus que le physique, cet acteur a déployé son énergie à travers des rôles hauts en couleurs, souvent retors mais malicieux. Dans Vagabond, ses mémoires publiés par Century en 2025, il encourage le fait de se donner des défis lorsqu’il s’agit d’incarner un personnage sur scène, soit une volonté de prendre des risques (« a willingness to take chances », p. 245). C’est pourquoi il a fait preuve d’une versatilité dans ses choix de carrière, ayant alterné le théâtre, le cinéma et le travail vocal. Sa manière de se mouvoir devant la caméra peut rappeler d’une certaine manière les Réflexions d’un cinéaste (1958) de Sergueï M. Eisenstein au sujet du jeu d’un acteur (pp. 82-83) :
Pour l’acteur, « jouer vivant » consiste, non à représenter le résultat copié des sentiments, mais à faire naître ces sentiments, à les faire se développer, se transformer, à les faire vivre devant le spectateur.
Le jeu d’un acteur de cinéma implique dans le film l’inscription d’un autre langage, celui d’un corps particulier et de son effet produit auprès des spectateurs. Tim Curry semblait en avoir pleinement conscience, puisque la plupart de ses interprétations, allant d’une présence magnétique jusqu’aux inflexions de sa voix, ont su captiver le public au fil de sa carrière. Dans cette perspective, il serait intéressant de mentionner certains rôles spécifiques qui ont déterminé le langage polyvalent de Tim Curry et l’ont consacré en tant qu’acteur accompli.
La révélation sur scène
Après plusieurs études d’art dramatique, notamment à l’Université de Birmingham, Tim Curry a commencé sa carrière au théâtre avec la comédie musicale rock Hair (1968). Il fait preuve de son talent vocal dans l’opéra comique Les Pirates de Penzance au théâtre de Drury Lane en 1982, jouant le Roi des Pirates. Ce rôle-là lui a permis de livrer une exubérance enivrante sur scène. Se battant tout en chantant, le comédien a tenu à conserver une diction précise ainsi qu’une certaine prestance afin de laisser une forte impression. A l’inverse, il a appréhendé le rôle de Wolfgang Amadeus Mozart dans la pièce de théâtre Amadeus (1980-1981), qui met en scène une rivalité romancée entre l’enfant prodige germano-autrichien et le compositeur de la Cour, Antonio Salieri. L’ambition du dramaturge Peter Shaffer étant d’explorer la nature du génie et toute sa complexité (« to explore the nature of genius […] and its full complexity », Vagabond p. 128), Tim Curry a donné au rôle, au-delà du rire caractéristique, une âme à fleur de peau. Son incursion dans le drame historique télévisuel Will Shakespeare (1978) ainsi que son expérience en tant que musicien l’ont sans doute aidé à faire ressortir une gravité dans ses expressions. En outre, son interprétation, ayant reçu des nominations aux Drama Desk Awards et aux Tony Awards, a été reçue positivement. Remarqué également dans les comédies musicales Travesties (1974), Me and My Girl (1987) et Spamalot (2004-2006), que ce soit à Londres ou à Broadway, l’acteur britannique a entretenu une véritable passion pour le théâtre. Mais c’est bien son rôle dans The Rocky Horror Show (1973) qui l’amène à passer de la scène au grand écran.

Le diable au corps
Dans The Rocky Horror Picture Show (1975) de Jim Sharman, adaptation filmique de la comédie musicale écrite par Richard O’Brien, un jeune couple se retrouve perdu dans la forêt et se réfugie à l’intérieur d’un sinistre manoir isolé. Une fête étrange, dirigée par un savant fou, se déroule en ces lieux. Le long-métrage, film culte devenu le premier « midnight movie », se savoure en tant qu’hommage parodique des films de science-fiction et d’horreur des années 1950, mélangeant une esthétique de série B d’antan avec l’énergie du rock’n’roll. Sur fond de libération sexuelle, ce film inclassable est un spectacle étonnant et rythmé, composé de personnages extravagants qui naviguent autour de jeunes mariés trop propres sur eux. L’hôte de cette fête surréaliste est le docteur Frank-N-Further, un scientifique travesti ayant créé l’homme parfait comme remède à sa solitude. Tim Curry incarne ce protagoniste excentrique avec jubilation et provocation. Chacune de ses entrées en scène est un moment de suspension dans le temps durant lequel l’acteur, tout en talons hauts et porte-jarretelles, prend un malin plaisir à voler la vedette à l’ensemble du casting. Dès sa première apparition avec la chanson « Sweet Transvestite », Tim Curry dévoile toute l’exubérance de Frank-N-Further, un docteur énergique, machiavélique et séducteur qui veut monopoliser l’attention – jusqu’à manipuler lui-même la caméra qui le filme. Le personnage est en cela bien représentatif de ce délire ambiant, devenu un phénomène pour plusieurs spectateurs.

Après avoir vu The Rocky Horror Picture Show, Ridley Scott, réalisateur d’Alien, le huitième passager (1979), a décidé d’engager Tim Curry pour le rôle de l’antagoniste dans son nouveau long-métrage, à savoir Legend (1985). L’idée majeure du cinéaste est de pouvoir concrétiser à l’écran le conte mythologique : le spectateur est plongé dans un univers merveilleux foisonnant, où cohabitent gobelins, fées, licornes, princes et princesses. Inspirée par La Belle et la Bête (1946) de Jean Cocteau et les illustrations de Gustave Doré, la direction artistique de ce film apparaît certes chamarrée et clinquante mais possède une ambition remarquable en termes de création plastique (maquillages, décors, etc.). Le rôle joué par Tim Curry est un Seigneur des Ténèbres, avide de pouvoir. Il s’agit d’une grande bête rouge au sourire carnassier, l’épreuve finale dans la quête épique du héros joué par un tout jeune Tom Cruise. Au-delà du maquillage impressionnant (une grande structure pour la tête, surmontée d’immenses cornes faites en fibre de verre), Tim Curry apporte à son personnage une dimension romantique inattendue. Face à une princesse captive, le Seigneur des Ténèbres, au lieu de la menacer, tente de la séduire d’une voix suave et l’invite à embrasser ses démons. Ainsi, la femme juvénile, qui se retrouve emportée par la valse d’une robe noire épousant sa silhouette, se métamorphose en une épouse mélancolique – l’âme sœur damnée d’un démon cornu. Ce dernier possède une aura mystérieuse qui hante tout le long-métrage.

Tim Curry est aussi connu pour avoir incarné l’entité maléfique dans la première adaptation du roman Ça de Stephen King, une minisérie diffusée à la télévision. Sous l’apparence de Grippe-Sou le clown cabriolant, la créature piège plus facilement les enfants pour les dévorer. L’aspect ambivalent de ce monstre et son don d’attirer sa proie (« to […] seduce his prey », Vagabond p. 178) ont justement séduit le comédien. La plupart des apparitions du clown déterminent une tension entre le haut et le bas. Que ce soit face à Georgie, Eddie ou Beverly, la créature, les invitant à flotter en bas en arborant un visage coloré, surgit respectivement d’une bouche d’égout, du siphon d’une douche et de l’évier de la salle de bain. La relation de ces lieux aux égouts prédispose toute situation à changer radicalement de tournure. Dans la peau du monstre à double visage, Tim Curry alterne habilement entre le comportement outrancièrement heureux d’un clown de cirque et le regard impatient d’une bête affamée. C’est précisément cet équilibre entre une fausse complicité et une terreur sourde qui rend sa prestation mémorable, soulignant le caractère insidieux de cette créature antédiluvienne créée par Stephen King qui se repaît des rêves des êtres humains.

A travers ces trois rôles caractéristiques, Tim Curry a gagné une certaine réputation pour interpréter des menaces incongrues mais tangibles et a su en même temps varier la façon de les porter à l’écran. Bien qu’ayant eu le plus souvent des rôles de second couteau, dans A la poursuite d’Octobre Rouge (1990) ou The Shadow (1994) par exemple, l’acteur britannique s’est illustré dans différents registres, tels que la comédie musicale avec Annie (1982), l’enquête policière avec Cluedo (1985), la parodie avec Alarme fatale ! (1993) ou même le fantastique expérimental avec Le Cri du Sorcier (1978). Notons également un épisode des Contes de la crypte (1989-1996), intitulé « Mort d’un pigeon voyageur », dans lequel un escroc, se faisant passer pour un représentant en concessions funéraires, se retrouve confronté à une famille plutôt spéciale ; les trois membres de cette fratrie sont interprétés par Tim Curry, méconnaissable et parfaitement à l’aise dans la comédie noire. Son dernier rôle au cinéma dans Cadavres à la pelle (2010), à savoir un chirurgien vaniteux et obsédé par le découpage des pieds, au temps du XIXe siècle, rappelle au public son habileté à mêler humour et horreur. Tim Curry a fait preuve d’un véritable plaisir à jouer ainsi tous ces rôles variés à l’écran.
Une voix animée
Dans toute sa filmographie, un long-métrage en particulier a permis au comédien de partager la scène avec des créatures animées. Il s’agit de L’Île au trésor des Muppets (1996) réalisé par Brian Henson (fils du créateur des célèbres marionnettes, Jim Henson), coproduit et distribué par les studios Disney. Ce film familial s’inscrit dans la lignée de Noël chez les Muppets (1992), transposant une œuvre de littérature britannique à l’écran avec Kermit la grenouille et sa bande d’amis espiègles. Reprenant la trame globale du roman d’aventures de Robert-Louis Stevenson, paru en 1883, le film met en scène Tim Curry en capitaine Long John Silver, personnage fascinant car à la fois affectueux envers le jeune Jim Hawkins et cruel du fait de sa nature de pirate. L’acteur britannique s’en donne vraiment à cœur joie dans ce rôle : il apparaît aussi loufoque et énergique que ses partenaires marionnettes. Il travaille de manière précise la tessiture de sa voix, la rendant à la fois rocailleuse et chaleureuse au cours de numéros chantés.

Cette prestation dynamique reflète en quelque sorte sa florissante carrière dans le doublage de dessins-animés. Ironie du sort : ce n’est qu’une fois écarté du rôle du Joker dans Batman la série animée (1992) – sa voix étant jugée trop effrayante pour les enfants – que Tim Curry s’est vu offrir plus d’une fois l’occasion d’incarner des personnages animés. L’un d’entre eux est l’antagoniste des Aventures de Zak et Crysta dans la forêt tropicale de FernGully (1992). Dans ce film d’animation australo-américain mettant en valeur le thème de l’écologie, la menace prend la forme d’une fumée toxique anthropomorphique. C’est avant tout sa chanson phare, intitulée « Toxic Love » qui est marquante, puisque Tim Curry apporte à cette entité nauséabonde une certaine sensualité perverse grâce à sa voix suave, proche de celle du docteur Frank-N-Further dans The Rocky Horror Picture Show. Le comédien britannique a pu enrichir son répertoire vocal entre les années 1990 et 2000. Nous pouvons citer par exemple ses interprétations du sournois Capitaine Crochet dans Peter Pan et les Pirates (1990-1991), de Zimbo, une créature mi-abeille mi-humaine dans Drôles de monstres (1994-1997) et de Nigel Delajungle, patriarche d’une famille de documentaristes animaliers dans La Famille Delajungle (1998-2004). Pour chacun de ces personnages animés, Tim Curry module parfaitement sa voix, passant d’un ton nasillard à une gravité étonnante tout en conservant un accent pour l’excentricité. Le doublage a été une part importante à la fin de sa carrière. Sa dernière prestation vocale date de 2014 ; alors qu’il est atteint d’un AVC à ce moment-là, il a accepté un rôle particulier, celui d’une grand-mère dérangeante et monstrueuse dans la série d’animation horrifique Over the Garden Wall. Sa voix résonne comme une boîte à musique : sa tessiture nous surprend, nous amuse ou nous terrifie selon la variété de ses intonations.

Au terme d’une carrière éclectique, Tim Curry a démontré une vraie aptitude à donner vie à des personnages insolites. D’un savant fou travesti jusqu’à un monstre capable de changer de forme, en passant par un obséquieux concierge d’hôtel, il a abordé chaque rôle avec une même passion débordante à l’écran. Dès son entrée sur scène, Tim Curry dégage une aura inquiétante, charismatique, extravagante et prouve à plusieurs générations de spectateurs son talent incomparable.


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