
Auteur de bandes dessinées canadien, œuvrant régulièrement en tant que scénariste pour la maison d’édition américaine DC Comics, Jeff Lemire s’est fait connaître grâce à des ouvrages singuliers, comme les sagas Essex Country (2006-2008) et Sweet Tooth (2009-2013). La première, ayant été remarquée par la critique et plusieurs fois récompensée, situe l’action de l’histoire dans le comté d’Essex, lieu où l’auteur a passé son enfance, tandis que la deuxième, adaptée sous la forme d’une série télévisée diffusée en 2021 sur Netflix, confronte les êtres humains à des êtres hybrides dans un futur post-apocalyptique. Les deux œuvres font la part belle aux émotions contrariées des personnages, que ce soit dans un contexte rural ou un monde fragmenté. Jeff Lemire prolonge ce choix de focalisation narrative en proposant une nouvelle série de bandes dessinées, intitulée Minor Arcana. Le lecteur suit la destinée de Theresa, revenant à contrecœur dans sa ville natale pour prendre soin de sa mère voyante. Pourtant, une fois arrivée sur les lieux, la jeune femme devra faire face à des réminiscences de son passé ainsi que d’étranges visions liées à certains endroits précis de cette ville nommée Limberlost.

Dès les premières pages de l’album, l’auteur-illustrateur impose une imagerie ténébreuse du souvenir. Le temps d’un songe, Theresa se retrouve attirée dans un motel insalubre, hanté par une présence ombrageuse. L’image du bâtiment intimidant au milieu de nulle part, propre au genre du roman gothique, a été sublimée notamment dans la nouvelle d’Edgar Allan Poe intitulée La Chute de la maison Usher, en mettant en relation la demeure isolée et la tourmente de son propriétaire. Dans cette perspective symbolique, le motel, qui provoque un implacable sentiment d’étrangeté, prendra aux yeux de l’héroïne la forme d’un espace mental, révélateur des secrets de Limberlost. Jeff Lemire juxtapose cette vision précise à la carte de la tour dans le jeu de tarot. Il utilise le jeu de cartes non seulement comme motif visuel mais aussi en tant que perspective émotionnelle pour tous les personnages. Le tarot, héritage de la mère de Theresa, aide à transcender la jeune femme désabusée, plongeant dans le passé des habitants de la ville en corrélation avec son propre passé. L’élément fantastique prend une place cathartique dans la bande dessinée en permettant de dévoiler efficacement les enjeux de l’histoire, développée à travers une narration non linéaire, et de réconcilier si possible des protagonistes appartenant à des générations différentes. La force incandescente de Minor Arcana se trouve dans une peinture délicate d’êtres ambigus qui cachent tant bien que mal une sensibilité à fleur de peau.

S’il est avant tout le début d’une aventure, le premier tome de Minor Arcana, paru aux éditions Delcourt, possède d’emblée une tonalité mystérieuse pleinement engageante. Par un enchevêtrement des temporalités, l’auteur-illustrateur Jeff Lemire déploie une variété de thèmes (les conséquences du passé, la confrontation entre le désir et la désillusion, le fait d’aller de l’avant) autour de Theresa qui déambule dans sa ville natale en redécouvrant les habitants et leurs douleurs personnelles. L’univers de cette bande dessinée est enrichi de plusieurs réalités parallèles qui s’entrechoquent. Cette dynamique oscillatoire, jonglant entre le drame intimiste et l’aventure ésotérique, appliquée à la quête identitaire d’un personnage phare permet d’offrir au lecteur une lecture émouvante, ce qui est renforcé par le trait fort expressif du dessin en accord avec le ton doux-amer de l’histoire.



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