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Le Mètre des Caraïbes et La Bibliomule de Cordoue : des aventures désopilantes portant sur l’importance du savoir

Au cœur d’un monde chaotique, gouverné par la guerre, la terreur et/ou l’idiotie, se trouvent des personnages érudits mais forts malchanceux qui désirent partager leurs connaissances. Peut-être en vain ? Ce bref résumé permet de relier les intrigues de La Bibliomule de Cordoue et du Mètre des Caraïbes, fruits de la collaboration entre le scénariste Wilfrid Lupano (auteur des Vieux Fourneaux) et le dessinateur Léonard Chemineau (auteur et illustrateur de La Brute et le Divin). Publiées chez Dargaud respectivement en 2021 et 2025, ces bandes-dessinées françaises forment deux récits d’aventures fantaisistes et instructives. D’un côté, l’action de La Bibliomule de Cordoue se déroule dans le califat d’Al Andalus en Espagne, au Xème siècle. Nous suivons le périple d’un bibliothécaire eunuque, d’une copiste et d’un vagabond, tous déterminés à sauver plusieurs manuscrits d’un autodafé ordonné par le grand vizir, avide de pouvoir. De l’autre, Le Mètre des Caraïbes opte pour une incongruité humoristique en mettant en scène dès le début Joseph Dombey, un savant français ayant réellement existé, capturé en 1794 par des pirates obtus et incompétents alors qu’il devait remettre au président américain une invention révolutionnaire, à savoir le système métrique. À partir de faits historiques et scientifiques, Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau engagent le lecteur dans des cadres exotiques et inventent des histoires prenantes, différentes d’un point de vue narratif mais partageant une sagacité irrésistible.

 Les deux bandes-dessinées reposent sur un même rapport conflictuel entre le pouvoir et le savoir et possèdent néanmoins des structures narratives bien spécifiques. Dans La Bibliomule de Cordoue, il s’agit d’un long voyage mené par la volonté de fer du bibliothécaire Tarid, dont l’amour des livres détermine l’entièreté de ses actions. Lubna, jeune copiste noire qui l’accompagne, décrit d’une manière déchirante l’autodafé des livres de la bibliothèque de Cordoue : « C’est [le] cœur [de Tarid] qui se consume, là-bas. C’est lui qu’on brûle » (p. 92). Tarid ne vit que pour la survie des manuscrits, malheureusement portés par une mule lente et entêtée. Sa passion le rend touchant et très attachant. Sur ce point, le dessin de Léonard Chemineau, mis en couleurs par Christophe Bouchard, aide à renforcer l’importance des livres aux yeux de Tarid. Lorsque la mule se trouve au milieu d’une rivière, le lecteur assiste tout d’un coup à un gros plan de l’œil du personnage dans lequel se reflète  la chute d’un livre dans l’eau (p. 73). Cet effet de zoom crée une tension dramatique et rend perceptible le lien entre l’eunuque et les ouvrages de sa bibliothèque. Ce bibliothécaire passionné entraîne deux jeunes personnes, la copiste et son ancien apprenti, dans sa mission de communiquer la valeur de la lecture. Leurs rencontres tumultueuses avec des mendiants ou des mercenaires berbères démontrent bien la difficulté de cette tâche, dans un contexte d’oppression et de manipulation du peuple. Le tout est orchestré dans l’ombre par le grand vizir, épaulé par un groupe de fanatiques religieux. De cette manière, les auteurs démontrent avec clairvoyance que les écrits, présentés comme un moyen de transmettre des connaissances, sont continuellement en péril. Même les personnages principaux doutent de l’accomplissement de leur mission tout en restant motivés par la valeur du savoir, valeur qui est retranscrite sous la forme d’un conte oral le temps de quelques pages.

La science est aussi malmenée dans Le Mètre des Caraïbes. Porteur d’une invention historique, nommée le mètre décimal, Joseph Dombey se trouve être la seule personne quelque peu rationnelle sur l’île de Montserrat, au large de la Guadeloupe. En effet, les pirates qui l’ont enlevé forment une communauté pittoresque de joyeux drilles, pouvant contredire leurs propres préceptes. Quand le capitaine clame qu’un pirate ne doit respecter aucune règle, une fille matelot réplique : « Si on dit [qu’on] ne respecte aucune règle, c’est une règle. Et en la respectant, on l’enfreint. […] Je pense qu’on devrait le faire, mais pas le dire » (p. 19). La deuxième bande-dessinée signée par Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau distille une énergie chaotique réjouissante à travers la confrontation entre des personnages qui n’arrivent pas à s’entendre et la méfiance des innovations scientifiques. Le dessin expressif alterne avec efficacité la contemplation de superbes paysages luxuriants et des scènes comiques brillamment détaillées. Si La Bibliomule de Cordoue est le périple d’un bibliothécaire audacieux à son époque, Le Mètre des Caraïbes se focalise sur la persévérance de Joseph Dombey, savant érudit mais méconnu, dans une odyssée absurde qui représente les derniers jours de sa vie. En outre, ces bandes-dessinées mettent en exergue la vigueur d’individus qui paraissent insignifiants dans un univers aliéné et hostile. Elles ont en commun des caractéristiques du roman picaresque, genre littéraire espagnol du XVIème siècle dépeignant les tribulations d’un marginal (« picaro » en espagnol) évoluant entre différentes couches sociales. Les deux albums de Lupano et Chemineau dessinent les parcours rocambolesques d’êtres incompris qui se confrontent soit à une autorité belliqueuse, soit à des forbans particulièrement insolites.

Rythmées, surprenantes et poignantes, les deux bandes-dessinées de Wilfrid Lupano et Léonard Chemineau proposent des approches tout à fait ludiques pour aborder des sujets ancrés dans l’Histoire. En étant embarqué dans le voyage de personnalités savantes, le lecteur prend conscience d’une autre manière de la censure des écrits comme de l’importance de la transmission des connaissances telles le système métrique. La Bibliomule de Cordoue et Le Mètre des Caraïbes évoquent des imaginaires spécifiques (Les Mille et Une Nuits pour l’un, le roman d’aventures avec les pirates comme L’Île au trésor pour l’autre) pour mieux déployer avec panache des histoires épiques, amusantes et pertinentes. Le plaisir de la lecture peut être prolongé par une exposition, consacrée à la création de La Bibliomule de Cordoue, qui se déroulera du 18 avril au 30 août 2026 à la Cité internationale de la langue française, située au château de Villers-Cotterêts, dans le département de l’Aisne, en région Hauts-de-France.

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