Cinéma Films

La Fameuse Invasion des Ours en Sicile : une adaptation délicate du conte de Buzzati

Sélectionnée au Festival de Cannes 2019 et sortie en salles depuis le 9 octobre, La Fameuse Invasion des ours en Sicile est une coproduction franco-italienne chapeautée entre autres par Prima Linea Productions, studio derrière La Tortue rouge (2016). Il s’agit du premier long-métrage de Lorenzo Mattotti, artiste italien réputé pour ses bandes-dessinées et ses illustrations destinées à la presse. Celui-ci adapte un roman de littérature de jeunesse, écrit par Dino Buzzati en 1945, qui relate l’épopée d’un père ours, le roi Léonce, entraînant son clan hors des montagnes pour retrouver son fils Tonio, capturé par les Hommes. Sur fond de guerre entre deux mondes que tout oppose, l’histoire est construite comme une fable sur le pouvoir qui corrompt les êtres, aussi bien les animaux que les humains. Buzatti met en avant dans son œuvre une narration sollicitant l’attention du lecteur, notamment par le biais de la mise en page sous forme d’interaction entre le texte et les dessins en gravures. Ce conte à la fois poétique et truculent possède un imaginaire débridé, fait de royaumes, d’animaux anthropomorphiques, d’ogres et autres enchanteurs, ce qui pose un défi de taille pour l’adaptation sur grand écran.

Arrivés au bout de six années de production, Lorenzo Mattotti et son équipe ont réalisé un travail véritablement ambitieux. Ayant comme atout majeur le style tout en volume et en courbes de son réalisateur-illustrateur, le long-métrage possède une direction artistique qui joue constamment sur la mise en espace et les perspectives des cadrages. De cette manière, les décors en interaction avec les personnages en mouvement gagnent en profondeur. La mise en scène privilégie l’abstraction de l’animation comme vectrice d’émotions. Parmi les scènes spectaculaires du film, un montage alterné entre une attaque de contrefort par les ours et des numéros de cirque laisse place à un mariage sublime entre les formes en mouvement et des couleurs vives, voire agressives. Ce principe de réinvention des motifs confère au film de Mattotti sa propre dynamique poétique. S’appropriant le conte tout en s’inspirant des dessins de Buzzati, le réalisateur-illustrateur a souhaité conserver un aspect graphique artisanal afin de livrer un spectacle grandiose et haut en couleurs. Ainsi, les lieux de l’histoire sont visuellement distincts les uns des autres, que ce soit l’architecture du village sicilien, influencée par les peintures de Fra Angelico durant la Renaissance italienne, ou la profusion de couleurs dans l’obscurité du Bois des Rhizopodes. Parallèlement, chaque personnage a une animation spécifique. Les ours sont de forme géométrique avec des variantes de couleurs, tandis que les soldats siciliens avancent à la manière de pantins articulés. Par ailleurs, certains protagonistes de l’histoire, comme le magicien De Ambrosiis, bénéficient d’une gestuelle proche de la pantomime. En mélangeant ainsi plusieurs styles d’animation, Mattotti et son équipe mettent en œuvre un monde imaginaire aux formes imprévisibles et soigné dans les moindres détails. Ce travail d’orfèvre sert à merveille le conte de Buzzati porté à l’écran. La Fameuse Invasion des ours en Sicile présente une différence majeure par rapport à l’histoire originale. Les premières minutes mettent en scène des artistes de rue, créés pour les besoins de l’adaptation, qui s’introduisent dans une grotte et racontent l’histoire de l’invasion en Sicile devant un vieil ours. Les scénaristes Thomas Bidegain, Jean-Luc Fromental et Lorenzo Mattotti utilisent cette mise en abyme dans le but de restituer la part orale issue du roman. Si au départ le rythme peut être difficile à appréhender, le film, en plus d’être doté d’une exigence technique remarquable, joue sur plusieurs niveaux de narration pour capter l’attention des spectateurs.

La Fameuse Invasion des ours en Sicile est un long-métrage d’animation resplendissant qui renoue avec le merveilleux des contes et la tradition orale des légendes. Il représente en quelque sorte une rencontre entre l’imaginaire littéraire de Dino Buzzati et la mise en scène plastique de Lorenzo Mattotti. Fort d’une esthétique bigarrée et inventive, qui peut rappeler par instants l’onirisme du Roi et l’Oiseau de Paul Grimault (1980) et de Fantasia (1940), ce conte sur pellicule se compose comme une symphonie entre l’image et le son qui enchantera petits et grands.

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