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Coraline, du livre au film

Coraline est surprenant conte noir, écrit par l’anglais Neil Gaiman en 2002. Adapté en film d’animation en stop motion par Henry Selick, il est sorti en salle le 10 juin dernier.

I) La poésie littéraire

A) Neil Gaiman, un auteur bien particulier :

Neil Gaiman, né le 10 novembre 1960 à Portchester, a débuté en premier comme journaliste après avoir fait de nombreuses études dans ce domaine de la littérature. Seulement, aucun éditeur de journal ne l’acceptait et il a décidé, quelques temps plus tard, d’écrire son premier livre, une biographie très recherchée du groupe Duran Duran, puis enchaîna plusieurs ouvrages littéraires reconnus, de 1990 jusqu’à aujourd’hui (Neverwhere, De bons présages, L’Etrange Vie de Nobody Owens…). Ami d’Alan Moore (Watchmen, Batman : The Killing Joke…), l’auteur célèbre travailla chez les éditions DC Comics pour deux oeuvres en collaboration avec Dave Mc Kean (Violents Cases et Signal à Noise), puis créa de nombreuses séries de comics DC, dont la célèbre collection Sandman (à ne surtout pas confondre avec l’ennemi de Spider-Man !). L’écrivain a aussi participé dans le domaine du cinéma en tant que scénariste (Beowulf de Robert Zemeckis), notamment pour les adaptations de ses propres œuvres littéraires comme Stardust ou Coraline.

B) Un cadeau qui ne se refuse pas :

Coraline était une œuvre de littérature jeunesse destinée à la fille de l’auteur elle-même, Holly Gaiman. En effet, la jeune fille racontait à son père des histoires en cours de français sous forme de dictées, qui racontaient de tragiques kidnappings de parents. Son enfant voulant posséder ce genre de roman, Neil, intéressé par ces contes, fouillait dans toutes les bibliothèques et autres librairies, à l’affût d’un livre pour combler sa fille. N’ayant trouvé aucun ouvrage de ce style noir, il décida de créer lui-même le cadeau, en rédigeant une histoire sombre et gothique : voilà l’origine de cette œuvre, publiée en 2002.

C) Coraline, best-seller littéraire reconnu aux Etats-Unis :

Neil Gaiman, auteur populaire du genre fantastique, remporte un franc succès avec sa « Coraline ». Il gagne trois prix en or : le Prix Hugo 2003 du meilleur roman court (ce n’est pas Victor Hugo, mais Hugo Gernsback, créateur du magazine « Amazing Stories »), le Prix Nebula et le Prix Bram Stocker de la meilleure œuvre pour jeunes lecteurs. Grâce au succès monstrueux et étonnant du livre, celui-ci a été adapté en bande-dessinée par P. Craig Russell, ainsi que l’adaptation cinématographe par Henry Selick, sans compter une réédition du roman avec l’affiche du film.

D) Mon avis personnel en tant que lecteur :

Tout commence en 1865 lorsque Lewis Carroll écrivit l’œuvre qui en fera sa grandeur : Alice au pays des merveilles, conte bizarre et dérangeant, mettant en scène un voyage hors norme d’une petite fille de l’Angleterre victorienne dans un univers illogique et impossible, avec ses personnages tous plus immoraux les uns que les autres (un lapin blanc qui est en retard à un rendez-vous inconnu, un chapelier passant ses journées à fêter des « non-anniversaires », un chat mystérieux qui sourit sans aucune raison, une reine de cœur assoiffée de têtes coupées…), tout droit sortis d’un esprit complètement farfelu. Il était de plus étonnant qu’une histoire aussi dingue était rédigée par un génie des mathématiques !

C’est grâce à cette ambiance sans queue ni tête que cette nouvelle est désormais un classique hors paire dans la littérature, passée entre les mains du cinéma (notamment Walt Disney et en ce moment, Tim Burton). C’est aussi à cet ouvrage que nous fait penser Coraline, écrit par Neil Gaiman, considéré comme un grand auteur contemporain du fantastique. Effectivement, son roman raconte le rêve d’une petite fille rebelle, ennuyée par ses parents inexistants et par ses voisins évadés d’un hôpital psychiatrique, exaucé par une porte « condamnée » (le terrier du lapin blanc ?), enfermant un monde parallèle magique (le Pays des merveilles ?), qui se transforme en cauchemar, n’ayant d’être sage qu’un chat (du Cheschire ?) noir parlant. Si ces éléments peuvent rappeler Alice et son monde merveilleux, Gaiman ne fait que s’en inspirer et s’approprie le mythe pour le faire pousser dans le fantastique le plus pur.

D’une écriture simple mais captivante, le récit, parsemé de personnages originaux et développés, entraîne le lecteur à travers le refuge de toutes ses peurs enfantines, et impressionne par sa capacité à rendre un sentiment de frisson étonnant pour une histoire destinée à la jeunesse.

Neil Gaiman transforme son œuvre en conte noir qui transmet une leçon universelle et importante pour les enfants : être vigilant à tout ce qui nous semble inconnu (Coraline se faisant piégée dans une réalité qu’elle croyait extraordinaire) et ne pas s’arrêter à la forme de ce qu’on le voit (Coraline préférant cet univers heureux à sa vraie vie).

Par ces qualités incroyables et réussies, Gaiman signe une œuvre littéraire envoûtante et qui a le mérite d’être placée parmi les bijoux incontournables de la littérature fantastique.

II) La magie cinématographique

1. Henry Selick, un petit créateur qui est un grand génie :

Henry Selick, né en 1952, est un réalisateur américain. Expert dans l’animation image par image, il travaillait autrefois dans le studio Disney et collaborait à l’époque avec Burton. C’est notamment le VRAI réalisateur de « L’Etrange Noël de Monsieur Jack ». Car si on peut considérer ce film comme une œuvre de Burton, auteur du poème éponyme, celui-ci n’avait pas pu s’occuper du projet en 1991, déjà occupé avec « Batman, le défi », et n’en était que le scénariste et le producteur. Selick s’occupait de la réalisation, tout en restant le plus fidèle possible au style de son confrère, qui n’avait passé que 3 jours de tournage sur les 3 ans de travail apporté au film. Même Burton voulait offrir la gloire à son ami, mais les producteurs en ont décidé autrement. Le jeune animateur se lance dans la réalisation de deux autres films : « James et la pêche géante » (1996), adaptation plaisante mais un peu trop niaise du roman de Roald Dahl, et « Monkeybone » (2001), seule œuvre de Selick s’éloignant de son inspiration pour Burton et qui révélait son talent.

Malheureusement, à cause du bide au box-office de ce film (pourtant, de grande qualité, avec son univers complètement osé et déglingué, ses personnages sortis du cirque de l’enfer et son « héros » totalement grossier et maboul), on n’entendait plus parler d’Henry Selick, déprimé par son échec, jusqu’à aujourd’hui, avec sa dernière œuvre « Coraline ».

B) Quand le génie littéraire rencontre le génie cinématographique :

Henry Selick et Neil Gaiman sont de vieux amis et, selon Selick, ils avaient discuté de ce projet depuis longtemps. En effet, l’adaptation cinématographique était envisagée après sa publication en livre. Le jeune talentueux Selick, fan de ce conte, entreprend de transformer cette simple transposition à l’écran en film personnel, portant en même temps les casquettes du réalisateur, du scénariste et du producteur (en collaboration avec l’auteur du roman). Selon Gaiman, il avait proposé à la production le nom d’Henry Selick comme réalisateur, fasciné par le « Cauchemar avant Noël » de son compagnon. Cette déclaration de la part de l’écrivain signifie une chose très importante sur le film : c’est Neil Gaiman en personne qui était à l’origine du projet.

C) Un long tournage difficile :

Si le casting (Dakota Fanning, Teri Hatcher, etc…) était établi, la troupe d’Henry Selick avait du mal à trouver un studio capable de l’engager. Elle travaille finalement chez Universal, Entertainement et LAÏKA, équipée d’une trentaine d’animateurs dans 120 plateaux réunis. Le tournage dura 2 ans et demi environ (18 mois de production), travaillant sur l’animation image par image (décors faits à la main et personnages en pâte de silicone, cette fois) avec 60 marionnettes (une vingtaine de taille différente pour le personnage principal), sachant que trente secondes du film représente une semaine de travail.

D) Le film distribué dans le monde :

Coraline, premier long-métrage d’animation image par image à être distribué en 3-D, est sorti depuis le 6 février dernier aux Etats-Unis et remporte un succès remarquable. Après deux sorties hésitantes (15 avril et 21 octobre) à cause du souci de distribution de la 3-D en France, il est finalement en salles depuis le 10 juin et détient, pour l’instant, un très bon score au box-office (256 699 euros), encouragé par de bonnes critiques. Le film sortira en double DVD le 21 juillet (versions 2D et 3D) aux USA et serait prévu en octobre prochain en France, d’après la rumeur, selon la nouvelle loi (4 mois d’attente) des distributeurs français.

E) Mon avis personnel en tant que cinéphile :

Tout d’abord, les affiches avaient un style bien sombre et en parfaite adéquation avec le roman. Puis, la bande-annonce ne faisait que ressentir l’impatience en nous, qui prédisait quelque chose de vraiment intéressante, aussi bien dans la forme que dans le fond. Je suis y allé très content et attendait dans la salle le spectacle que j’attendais depuis au moins deux ans. Les lumières s’éteignent et l’écran géant commençait à diffuser le logo du distributeur du film, Universal Pictures. Chut, ça commence !

Le dessin-animé nous dévoile en premier le générique de début. Une musique nous berce les oreilles : celle de Bruno Coulais, compositeur français des Choristes, et plus particulièrement la chanson qui accompagne le générique, intitulée « Dreaming ». Un morceau envoûtant et sidérant, porté par des paroles poétiques, suivi de superbes images qui vont dans le même ton. Ce générique est une prouesse technique, d’une beauté stupéfiante, et se révèle d’une simplicité mystérieuse et si captivante par les choses intrigantes qui s’y passent.

En bref, un générique totalement accrocheur et assurément culte.

Passé sur ce court passage si envoûtant et étrange pour un film pour enfants, celui-ci présente une première partie excellente et onirique. L’animation image par image, même datée, est d’une splendeur transcendante et impressionnante : les décors méritent un oscar tant ils nous transportent dans le film et les personnages sont merveilleusement animés. Dommage que celle-ci soit un peu saccadée par moments, à cause de la présence de gros ralentis. Mais ne boudons pas notre plaisir, car l’animation de ce film comblera amplement son public.

Au niveau de l’adaptation, pour l’instant, l’œuvre de Neil Gaiman est respectée avec finesse (sachant qu’il y a eu deux scénarios sur le projet, le premier considéré comme trop fidèle au roman par l’auteur lui-même). Les personnages sont comme dans le livre, mais avec des caractères un peu plus poussés : l’héroïne étant un parfait garçon manqué, les parents ennuyants et même cadavériques, qui n’ont pas la conscience sur leur enfant, les voisins vraiment excentriques (un russe acrobate quelque peu égocentrique et deux vieilles mégères paranormales) et les protagonistes du monde découvert par Coraline inspirants vraiment la joie et le bien-être, sans compter la présence d’un humour noir (l’aspect glauque du monde réel y joue). Même les changements de l’histoire ne gênent pas vraiment le lecteur qui assiste au spectacle (le nouveau personnage très sympathique Pas-de Bol, Wybie en anglais, et la narration originale, qui permet au spectateur de s’identifier à la jeune fille), malgré que le début souffre de longueurs, à cause de son schéma narratif volontairement répétitif. Mais une ambiance intrigante pèse néanmoins tout au long de la découverte du monde parallèle, ainsi qu’une légère tension. Car ce monde devient inquiétant pour nous par l’excès de gentillesse de ses personnages et plusieurs indices nous mène vers le doute.

Et puis, vient la deuxième partie du film. Et il faut bien le dire : elle est nettement différente de la première. Car c’est là que commence le cauchemar. Dès la proposition funèbre des Autres Parents à Coraline au sujet de leur particularité (des boutons cousus à la place des yeux), l’ambiance devient peu à peu effrayante et stressante. La réalité parallèle se montre à présent peu rassurante : ses décors deviennent vraiment sombres et glauques et ses personnages extrêmement flippants. La vérité sur cet endroit mystérieux se révèle horrible pour des jeunes enfants.

Et le spectateur est surpris de voir que ce film d’animation prend ainsi des allures de films d’épouvante (il faudra s’attendre à des défigurations de visages et des transformations terrifiantes), multipliant des clins d’œil jouissifs à ce genre fantastique (Poltergeist, La Momie, Matrix…) ou encore le fabuleux Voyage de Chihiro de Hayao Miyazaki. Le dessin-animé devient un conte horrifique façon Charles Perrault et les frères Grimm (très influencé par Hansel et Gretel). Avec cette dernière partie, les parents ne se sentent plus oubliés et peuvent être impressionnés par la grande maturité du film, les jeunes enfants risquant d’être plus ou moins choqués des images.

Seule la moralité du livre fait un peu cliché sur la famille dans le film. Mais qu’importe, on passe un moment de cinéma vraiment réjouissant. De plus, le casting vocal de qualité y contribue, avec les voix remarquables de Dakota Fanning (Little Miss Sunshine), John Hodgman (The Daily Show), Ian McShane (Scoop), Teri Hatcher (Desperate Housewives) ou encore la sublime voix de Keith David (Les Chroniques de Riddick), le doublage français étant moyen personnellement, malgré quelques voix bien choisies.

En conclusion, Coraline est un grand film d’animation des temps modernes, se démarquant des autres dessins-animés récents (DreamWorks, Disney et autres Pixar), en séduisant tous les publics (enfants et adultes), en combinant plaisir enfantin et maturité terrifiante, grâce à son histoire remarquable (un certain grand hommage à l’enfance), son animation éblouissante (le « stop-motion » au sommet de son art), sa musique envoûtante et son univers ainsi que son ambiance stylisés. Allez le voir (en 3-D ?) ! Nous avons ici l’un des plus beaux bijoux d’animation de ces dernières années.

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2 Comments

  • Reply
    Caro
    10 avril 2010 at 21:16

    Maintenant que je l’ai vu, j’ai lu ta chronique et je dois avouer que je suis tombée d’accord avec toi. Autant je me suis ennuyée au début, autant la deuxième moitié du film devient palpitante et presque angoissante. Un film que j’ai adoré malgré un démarrage mal parti !

  • Reply
    laure
    1 août 2009 at 21:20

    remarquable chronique qui décrit très bien ce film que je viens de voir en version originale, tout y est : c’est magique ! M. Sellik est un réalisateur qui mérite bien sa place parmi ces réalisateurs et auteurs qui savent nous emporter dans l’émotion de leurs images.

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