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Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême 2013 – Sélection officielle (4/4)

Nous finissons ces quatre jours au Festival de la Bande Dessinée d’Angoulême en beauté, avec la visite de deux grandes expositions, consacrées au créateur d’Astérix, Albert Uderzo et Jean-C. Denis, président du Jury de cette quarantième édition du Festival. Au micro de Save My Brain aujourd’hui, deux auteurs qui font partie de la Sélection Officielle.

Exposition Uderzo - Angoulême 2013 (2)

Les expositions du Festival d’Angoulême se situent pour moitié en haut de la ville et pour moitié en bas, sur le bord de la Charente à proximité du musée de la B.D.. Cette année, le bâtiment Castro, satellite du musée de la B.D., a pris le nom de vaisseau Moebius, hommage à Charlier, l’auteur de Blueberry. Lieu incontournable du Festival, ce bâtiment accueille cette année un hommage à un des dessinateurs les plus célèbres : Albert Uderzo.

Exposition Uderzo - Angoulême 2013

Avant tout connu pour la série Astérix, Albert Uderzo est également à l’origine de Umpah-pah et de Tanguy et Laverdure. Si au départ, le dessin d’Uderzo était jugé « grotesque » et le scénario de Goscinny « trop intellectuel », le succès a très vite été au rendez-vous. Né dans et avec le journal Pilote en 1959, la série a très vite été éditée en albums chez Dargaud à partir de 1961, d’abord timidement.

Exposition Uderzo - Angoulême 2013 (4)

Sous l’impulsion d’Uderzo, Dargaud a fini par augmenter les tirages (seuls 6.000 exemplaires de l’édition originale d’Astérix le Gaulois ont été tirés !). En effet, ceux-ci étaient souvent épuisés quelques jours seulement après leur sortie. En France comme en Allemagne, les albums d’Astérix ont fréquemment dépassé le million d’exemplaires vendus.

Exposition Uderzo - Angoulême 2013 (3)

L’exposition du Festival d’Angoulême réjouira petits et grands par sa scénographie. L’arbre à bulles qui se situe en son cœur n’est pas la moindre des attractions. Planches originales, statues, illustrations illuminées… L’univers est exploré de belle manière. Les thèmes concernant l’ambiance, la force du coup de poing ou encore le mouvement y sont chaque fois présentés images à l’appui. A n’en pas douter, il s’agit là de l’exposition à visiter en famille sur le Festival.

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S’il est une exposition phare de cette quarantième édition du Festival de la B.D. d’Angoulême, c’est bien celle consacrée à Jean-C. Denis, président du Jury et Grand Prix 2012. En toute logique, l’auteur a droit à une rétrospective à l’hôtel Saint-Simon, vénérable bâtiment du cœur historique d’Angoulême.

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013 (2)

Né en 1951, Jean-C. Denis a produit une importante bibliographie en trente-cinq ans de carrière. Parmi elle, le personnage de Luc Leroi est celui qu’il a le plus exploité, avec une série de sept albums.

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013 (3)

Costume blanc et maladresses en cascade, voilà les principaux traits de caractère de Luc Leroi. Dans l’exposition de l’hôtel Saint-Simon, la quasi-totalité du premier étage lui est dédiée, avec en vedette un mur composé de petits dessins, visions du personnage par de grands auteurs tels qu’André Juillard, François Boucq ou encore Enki Bilal…

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013 (4)

Au fond, la petite salle cachée donne à voir l’amour de Jean-C. Denis pour la musique. L’auteur a ainsi retourné la célèbre couverture d’Abbey Road, l’album des Beatles, en dessinant la scène vue de face. D’autres interprétations dessinées, comme Le Chat du groupe Pow Wow, se dégustent avec un plaisir certain.

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013 (5)

Les albums de Jean-C. Denis, en majorité des one-shot, mettent en avant des histoires de personnages. Le quotidien y est mis en avant plus que l’événement. Dans cette veine, on trouve les albums Tous à Matha ou Quelques mois à l’Amélie dont de nombreuses planches originales sont exposées au deuxième étage de l’hôtel Saint-Simon.

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013

Le souci du détail est flagrant pour rendre une ambiance, comme ce chapeau fiché au bout d’un étui de guitare. Au fond, quelques petits dessins, des papiers sauvés comme l’auteur aime à les appeler, rappellent son goût pour les petits riens du quotidien.

Exposition Jean-C. Denis - Angouleme 2013 (6)

Rappel à l’affiche du Festival, un coup d’œil à travers le toit qui envahit la dernière pièce de l’exposition donne à voir la garçonnière de Luc Leroi. Ici encore, que des choses de la vie quotidienne : un costume, un paquet de clopes, un vinyle qui traîne… Rien de spectaculaire mais une ambiance de chez soi. Le prolongement même des albums de Jean-C. Denis, dont l’originalité s’efface derrière un scénario issu d’histoires simples.

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Pour notre première rencontre du jour, nous avons reçu le dessinateur espagnol Francis Porcel, dont l’album Folies Bergère est dans la sélection officielle. Celui-ci, dont le scénario est signé Zidrou (Tamara, La Peau de l’Ours…) raconte le bourbier des guerres de tranchées en 14-18. Le dessin puissant et habile se mêle à un scénario fort pour un résultat des plus émouvants : les images de Folies Bergère restent gravées en tête longtemps après avoir fermé l’album. Avant de l’ouvrir, la guerre nous semblait pourtant un sujet rabâché…

Folies Bergère - Francis Porcel et Zidrou

Si tu devais te présenter en quelques mots… ?

Je suis un jeune dessinateur espagnol. J’aime la B.D. depuis que je suis petit. Une de mes premières B.D . a été L’Etoile Noire de Juan Gimenez. C’est avec Muñoz un des dessinateurs qui m’ont donné envie de faire de la B.D.. Je me considère plus comme un dessinateur de décors que de personnages.

La guerre est un sujet maintes fois abordé. Pourquoi l’avoir de nouveau traité ?

On voulait quelque chose de différent. Une histoire de guerre mais pas de héros, qui dit que la guerre est quelque chose de joli ou de glorieux. On voulait montrer les misères de la guerre, que la guerre est une folie.

Francis Porcel - Folies Bergere (3)

De quelle manière s’est passée la collaboration avec Zidrou pour le scénario (découpage des cases…) ?

Il m’a demandé beaucoup de dessins avant. Il voulait trouver une histoire qui soit facile pour moi. Et il a écrit l’histoire en une heure. Ensuite, nous avons pris rendez-vous pour parler, savoir comment nous allions raconter les situations. On s’est aperçus que nous pensions pareil, que nous avions les mêmes avis et points de vue. Nous avons beaucoup discuté pour arriver à un résultat où la poésie marche bien.

La force du dessin est pour bonne part dans l’impact de cet album. Comment as-tu dosé sa force ?

Mon dessin dans Folies Bergère, ce n’est pas mon style. Jusqu’ici, j’avais un style plus manga. Mais je trouvais que cette histoire nécessitait un dessin réaliste. Il m’a fallu apprendre à dessiner correctement ! J’ai fait beaucoup de croquis pour apprendre à dessiner comme les anciens. Rembrandt en particulier. J’ai copié les anciens pour obtenir un style intemporel, éloigné des codes habituels de la B.D.. Le style final, ce n’est pas une intention, c’est un résultat.

Francis Porcel - Folies Bergere (2)

Comment as-tu mis au point cette utilisation très particulière de la couleur ?

On en a parlé avec Zidrou. Pour nous, le mot-clé de la guerre est son aspect cru. Pour cela, le noir et blanc était le plus adapté. La couleur traduit des émotions. C’est pour ça que je l’ai limitée à certains détails, qui doivent retenir l’attention du lecteur, comme le sang, ou l’enseigne « Folie Bergères » dans les tranchées. Il fallait montrer l’enfer de la guerre.

A la fin, l’aspect religieux de la guerre transparaît. Penses-tu qu’il est omniprésent dans tout conflit armé ?

Les deux sont mêlés, oui ! C’est une bonne question, qu’il faudrait poser au scénariste… Mais je trouve que l’apparition de la religion est appropriée. Quant on tue une personne, il faut obligatoirement quelque chose d’autre derrière, pour dire que ça ne pose pas de problème.

Vous êtes dans la Sélection Officielle du Festival, quel effet cela te fait-il ? Vous vous y attendiez ?

Jamais ! Pour nous, c’était une expérimentation. On pensait que le livre aller rester rare, ne pas marcher… Et en fait, il est reconnu de tout le monde. C’est fantastique et ça donne envie d’aller plus loin, de faire mieux.

Notre magazine s’appelle Save My Brain… Sauver les cerveaux. Comment peut-on le faire ?

C’est difficile maintenant… Je pense qu’il est nécessaire de sortir de la télé ! Il faut lire beaucoup et ne pas croire tout ce qu’on nous dit. Ecouter des opinions diverses. La culture et le point de vue des intellectuels peuvent être dangereux, s’ils sont considérés comme uniques. La réalité est composée de tout. C’est pour ça que j’aime la richesse de la B.D. historique, contrairement aux superhéros qui sont sans nuance. En France, vous avez plus de richesse culturelle que chez nous, en Espagne, où la culture n’est « pas cool » aux yeux des jeunes.

Francis Porcel - Folies Bergere

Ton coup de cœur BD cette année ?

La Peau de l’Ours ! Principalement pour ses couleurs, que j’aurais aimé réaliser. Il y a peut-être mieux à découvrir… Ce sera le hasard si je tombe dessus. J’aime la B.D. mais je ne suis pas très lecteur. Je suis content d’être dessinateur parce que c’est ma vie. Mais je préfère lire des livres pour me documenter. Mon dessinateur préféré, c’est André Juillard, même s’il n’est pas une découverte de cette année.

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Cette année, Lorna (relire notre chronique sur Lorna) nous avait enchanté par sa médiocrité raffinée et son mauvais goût assumé. Cet étrange album signé Brüno n’est autre qu’un délire d’auteur, étonnamment abouti (bien plus que Tokyo, de Johann Sfar, qui nous avait déçu par son manque de cohérence). Nous ne sommes pas les seuls à avoir été séduits. Pour preuve, l’album se retrouve dans la sélection officielle du Festival de la B.D. d’Angoulême 2013. Rencontre avec l’auteur.

Lorna-Heaven-is-here-Bruno

Si tu devais te présenter en quelques mots… ?

Je m’appelle Brüno, je fais de la B.D. depuis quinze ans. J’ai commencé par des fanzines, un parcours assez classique parmi ceux qui mènent à la B.D.. D’abord pour une petite maison d’édition qui s’appelait La Chose, et qui était basée à Rennes. Après ma fac d’arts plastiques, j’ai gravi les échelons un par un, jusqu’à arriver chez Treize Etrange, qui était alors une petite maison d’édition indépendante. C’est que j’ai publié ma première B.D., dans le sens d’un cartonné couleurs. Il s’agissait d’un remake de 20.000 Lieues sous les mers, qui s’appelait Nemo. Glénat l’a récemment réédité en intégrale. Ca m’a donné une carte de visite pour aller voir de plus gros éditeurs, comme Vents d’Ouest pour qui j’ai fait de la blaxploitation. Par la suite, j’ai fait de la science-fiction pour Dargaud puis de l’aventure historique avec Commando Colonial. En ce moment, je travaille à un prochain projet de polar avec Fabien Nury. J’avais déjà travaillé avec lui sur Atar-Gull, qui raconte l’histoire d’un esclave au XIXème siècle.

Comment est née l’idée du scénario de Lorna ?

C’est un peu spécial, dans le sens où je l’ai construit comme une récréation en parallèle à d’autres livres sur lesquels je travaille. Je l’ai produit petit à petit, pendant mes temps morts. Ca a commencé en 2007 et ça s’est terminé fin 2011. L’album est sorti en mai 2012.

Bruno - Lorna (3)

Lorna, c’est quelque chose qui me tenait à cœur, je l’ai construit par petites séquences d’improvisation. Au départ, je ne savais pas si j’allais faire trente pages ou cinq-cents. Quand je me suis arrêté sur un livre de cent-cinquante pages, il a fallu colmater les brèches pour assurer la cohérence de l’ensemble. Je ne voulais pas donner l’impression au lecteur d’un auteur en totale roue libre. Si le côté créatif est jouissif, il faut le partager. Emmener le lecteur d’un point A à un point B… Un point Z en l’occurrence ! Il fallait donner une cohérence dans le foutraque, pour que le lecteur puisse suivre une histoire. Je considère Lorna comme un album relativement grand public. J’ai mis dans Lorna tout ce qui me fait marrer, que ce soit le sexe ou la dénonciation en mode crétin. Je n’aime pas donner de leçon. Le premier degré me met trop mal à l’aise, c’est trop sérieux. Mais j’avais envie de parler du côté mercantile de l’industrie pharmaceutique, des scientifiques qui poussent le bouchon trop loin…

Au niveau de l’écriture, lorsque j’ai dessiné dix pages avec la femme géante qui débarque dans la ville, je me suis demandé comment j’allais justifier cela par la suite. J’ai ensuite eu l’idée du vaisseau extraterrestre, qui m’a permis de débloquer la suite. En écrivant Lorna, je n’ai jamais su où j’allais, il m’a fallu défricher le trajet au fur et à mesure, puis retoucher pour la cohérence. C’était notamment le cas pour la scène du cinéma porno, qui était très édulcorée au départ. Toutes les scènes de cul étaient hors-champ. Puis je me suis dit que l’intrigue tournait autour d’une star du porno, d’un type qui avait inventé une sorte de super Viagra, qu’une femme nue géante débarquait dans la ville… J’ai arrêté de faire ma mijaurée et j’ai durci la scène. Il y a eu plusieurs cas de réécriture à posteriori, principalement pour la cohérence de l’histoire, pour lier des séquences un peu éclatées de toutes parts, avec des scénarios différents. C’était pareil pour les dialogues. J’ai fait l’inverse de ce qu’on fait habituellement, en dessinant des planches avec des bulles vides. Du coup, les dialogues finaux ont été contraints par la taille des bulles. Je me suis mis beaucoup de bâtons dans les roues pour l’élaboration de Lorna et c’était une méthode de travail assez intéressante, même si elle m’a fait perdre beaucoup de temps. Aujourd’hui, j’aimerais bien recommencer. Reprendre les mêmes ingrédients pour faire un plat différent. Une nouvelle histoire, qui ne serait pas une suite.

Au début, je ne savais pas le nombre de pages qui allait composer Lorna. J’ai publié les premières planches sur mon blog et ça leur a donné une vie. Du coup ça m’a encouragé à continuer, ce qui était un bien. Quand on présente un projet comme Lorna, il faut amener des planches aux éditeurs. Si, comme à l’habitude, on se pointe avec seulement cinq planches et un synopsis, on va tout de suite imaginer que le résultat sera naze. Je suis donc arrivé avec une cinquantaine de planches en précisant bien que vu mon mode de travail pour Lorna, je ne savais absolument pas où j’allais et je ne pouvais pas dire comment ça allait continuer.

Bruno - Lorna (2)

Quelles ont été les influences et les références dans l’esthétique de Lorna ?

Je suis un gros consommateur de série Z et B. Je voulais leur rendre hommage en créant ma propre série Z. Je ne voulais pas une simple citation, je voulais y mettre mes envies propres, même si on peut y retrouver des influences de King Kong, de Godzilla et j’en passe. Je voulais absolument éviter la parodie, tant le genre est fantasque à la base. Lorsqu’une mouche géante débarque dans une ville, la situation est tellement absurde que ce n’est pas la peine d’en rajouter une couche. Il faut garde le premier degré de l’absurde. Dans la narration, je voulais aussi m’inspirer du cinéma de David Lynch, avec cette façon de proposer des voies sans issue dans l’histoire.

Pourquoi ce choix de la bichromie ?

La bichromie s’est imposée très vite. Quand on veut faire une bichromie passe partout, on choisit un bleu-gris un peu éteint, qui passe inaperçu. Avec Lorna, cette solution était mauvaise. Le orange s’est vite imposé, avec cette référence qu’il fait au design des années 1970.

Lorna est dans la sélection officielle… Quel effet ça fait ? Tu t’y attendais ?

Franchement, je l’espérais. Je me disais que ça serait cool. Et les retours positifs de la profession m’ont laissé espérer que j’avais réussi à éviter les écueils propre à ce genre d’exercice. Ca a été tout de même une super surprise et j’en suis ravi.

Bruno - Lorna

Notre magazine s’appelle Save My Brain… Sauver les cerveaux. Comment peut-on le faire ?

C’est hyper compliqué… C’est un travail de grande ampleur. Je pense que les politiques ont à gros rôle à jouer dans l’affaire. Réfréner les envies mercantiles des gens passe par la politique. C’est la seule force qui est capable d’imposer des choses pour le bien-être. Je dirais qu’il faut éviter certaines chaînes de télé, etc.. Ca peut paraître un peu dictatorial vu comme ça mais on n’est pas obligé d’imposer, on peut aussi éduquer. Eduquer à autre chose que le profit, que la culture peut être un plaisir. Je ne dis pas que tout ce qui est populaire est mauvais. Mais il y a par exemple une différence entre La Grande Vadrouille et Camping, qui est vraiment conçu comme un produit. On a parfois besoin de quelque chose de facile à suivre. D’un bon morceau de pop après un free jazz.

Ton coup de cœur B.D. de l’année ?

Scalped, c’est un polar paru chez Urban Comics et qui se passe à notre époque dans une réserve indienne, où un agent du FBI est infiltré. C’est comme un Walking Dead mais un cran au-dessus en termes d’intrigue et de travail sur les personnages. J’ai vu que Walking Dead était dans la Sélection Officielle cette année, mais ils n’ont pas besoin de ça ! Scalped y aurait mieux eu sa place, je trouve.

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