Femme de légende

Les femmes de Lettres

Voici enfin le dernier chapitre de la trilogie consacrée aux dames de la Cour, après les scandaleuses favorites royales, les terribles hors-la-loi, voici des femmes qui méritent également une petite mise en lumière. En effet, à une époque où il ne valait mieux pas trop lire pour une femme (à quoi ça lui servirait dans sa cuisine???), certaines se sont mises à écrire. Oh scandale! Et oui au grand dam de ces messieurs, ces dames avaient aussi des choses à dire. L’instruction, la lecture, l’écriture devaient rester du domaine des hommes. Pendant des siècles ce fut d’ailleurs l’apanage du seul clergé. Certaines ont pourtant réussi à percer, surtout quand elles avaient la chance de provenir d’un milieu élevé. Pourtant durant des années, le travail littéraire et plus généralement, artistique, des femmes fut bridé et raillé. Ainsi certaines œuvres ne sont que le pâle reflet de ce qu’aurait pu créer une femme artiste encouragée. Le talent serait-il sexué?? Malgré tout, certaines figures féminines majeures se sont révélées.

Vermeer, Une dame écrivant.

À la fin du XIIIe siècle, le terme bas-bleu désigne ces femmes de lettres qui fréquentent les salons littéraires, puis par extension un courant littéraire et intellectuel féminin : le bas-bleuisme. Au XIXe siècle, le terme devient très péjoratif, il est repris par les opposants à la présence des femmes dans le domaine littéraire. George Sand par exemple en fera les frais. Dans son journal publié en 1905, Jules Renard ironise : « Les femmes cherchent un féminin à “auteur” : il y a “bas-bleu”. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux “plagiaire” ou “écrivaine”. ». L’une des premières femmes à se démarquer fut Christine de Pisan (cf l’article sur Christine de Pisan). En 1405 parait un récit allégorique intitulé La Cité des Dames. Il est considéré comme l’un des premiers ouvrages féministes de la littérature mondiale : il met en scène un monde imaginaire où les femmes apportent à la société une contribution aussi indispensable que celle des hommes (un jour Christine, un jour…). A l’époque de la Cour, les dames se font salonnières, romancières témoins de leur époque ou épistolières. Elles reçoivent également les grands noms de l’époque, à qui elles lisent leurs écrits, confinées souvent dans un cadre privé,  avant d’accéder au domaine public et à la postérité.

Ninon de Lenclos (1616-1706)
Courtisane et écrivain

Surnommée par le Britannique Walpole « Notre Dame des Amours » en raison de la liste impressionnante de ses amants, Ninon de Lenclos n’est pourtant pas qu’une courtisane : on oublie qu’elle fut aussi une jeune femme accomplie, parlant espagnol et italien parfaitement, femme de science, musicienne hors-pair (luth et clavecin) qui connaissait les grands classiques de la littérature. Elle déclame du Montaigne dans les salons alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, et déjà l’auteur de plusieurs recueils de lettres, ainsi que de la Coquette vengée, ouvrage de 1659, dans lequel elle affirme notamment, non sans un brin de provocation, que « beaucoup plus de génie est nécessaire pour faire l’amour que pour commander aux armées ».
Orpheline à quinze ans, Anne dite Ninon a hérité de son père une fortune confortable qui lui permet de vivre à sa guise. Elle tient à partir de 1667 un salon réputé à son domicile du 36 rue des Tournelles, à Paris. Parmi ses invités réguliers figurent entre autre Le duc de la Rochefoucauld, Boileau, la Fontaine, Racine, Charles Perrault ou encore Molière, qu’elle aide à corriger sa première version du Tartuffe.
Ninon de Lenclos est le symbole de la femme cultivée et indépendante, reine des salons parisiens, épicurienne, femme d’esprit et femme de cœur, représentative de l’évolution des mœurs des XVIIe et XVIIIe siècles français et précurseur de la femme libre et indépendante. Lors de son premier voyage à Paris, la reine Christine de Suède lui accorde sa seule rencontre en privé, signe évident de son aura et de sa réputation. De même, Louis XIV se préoccupait souvent, par personne interposée, de l’opinion de Ninon, qu’il considérait comme une personne de sagesse et d’une grande culture. A Paris, tout le monde connait Ninon, elle est le symbole de la femme cultivée que tout le monde aime à fréquenter, hommes et femmes.
Vers la fin de sa vie, alors qu’elle approche des quatre-vingt ans, elle peut se targuer d’inspirer encore une violente passion à un jeune abbé ! Quelques temps avant sa mort, elle fait la connaissance du fils de son notaire, un jeune garçon de douze ans qui la frappe par son esprit vif et son goût de la lecture. Elle lui laissera dans son testament la somme de mille francs pour qu’il puisse s’acheter des livres. Ce jeune héritier de Ninon n’étant autre que François Marie Arouet, futur Voltaire….

A lire :

– Roger Duchêne, Ninon de Lenclos ou la manière jolie de faire l’amour, Fayard, 1984 et 1987
– Martial Debriffe, Ninon de Lenclos – La belle insoumise, France-Empire, 2002

Quelques citations et extraits de correspondances : http://www.evene.fr/citations/auteur.php?ida=225

Madame de Sévigné (1626-1696)
Epistolière

En 1665 est diffusé à la Cour de Louis XIV un petit livre rédigé par le comte de Bussy-Rabutin et intitulé l’Histoire amoureuse des Gaules. Inspiré de Pétrone, l’ouvrage tourne en ridicule certaines personnalités de la Cour, et notamment, les maîtresses royales : cela vaudra à son auteur d’être emprisonné pendant treize mois. Il a aussi profondément blessé sa cousine, la Marquise de Sévigné, née Marie de Rabutin-Chantal, qui a cru se reconnaître dans le portrait, injuste et peu flatteur, d’une jeune et belle veuve rejetant dédaigneusement toutes les demandes en mariage…
Il faut dire que depuis la mort prématurée de son mari en 1652, la blonde marquise a effectivement éconduit de multiples prétendants, y compris son propre cousin Bussy-Rabutin. Depuis ce deuil, tout l’amour de Madame de Sévigné semble s’être reporté sur sa fille adorée, Françoise-Marguerite, née en 1646. Cette dernière épouse en en 1669 le comte de Grignan et le suit deux ans plus tard dans sa lointaine Provence. Pour la marquise de Sévigné, c’est un déchirement sans nom. Débute alors une longue correspondance avec sa fille, qui durera plus de vingt ans.
Dans ces lettres, Mme de Sévigné livre un portrait de la société dans laquelle elle évolue, elle se fait témoin de son temps, livrant un récit des menus incidents de la vie domestique aussi bien que des nouvelles du monde, qu’elle raconte sur un ton alerte et divertissant. Constituée de quelques mille cinq cents lettres, sa correspondance est tout autant un témoignage sur le siècle de Louis XIV qu’une œuvre littéraire à part entière. Elle a été publiée pour la première fois en 1725, et constamment rééditée depuis. Ce qui est original chez Madame de Sévigné, c’est que cette écriture à la base intime est rapidement devenue publique. Son écriture vive et soignée a marqué beaucoup de ses contemporains (elle correspondait bien évidemment avec d’autres personnes), qui se sont passés ses lettres de mains en mains, entraînant ainsi leurs premières publications.
Il faut aussi rappeler qu’à l’époque le genre épistolaire a ses particularités. Ecrire une lettre c’est respecter un grand nombre de règles et de conventions. Il existait toute une série de manuels qui cherchaient à codifier la lettre : le début, la longueur, les compliments, la formule finale… et donc bien peu de liberté. Madame de Sévigné maîtrisait parfaitement ces conventions, mais dans les lettres à sa fille, une fois libérée du carcan des règles, elle pouvait déployer tout le talent de « [sa] plume qui va comme une étourdie » (dixit l’intéressée). Mais si le but premier de la lettre était de communiquer avec un absent, elle remplaçait bien souvent la conversation et devenait un moyen d’apprécier ses qualités littéraires. La lettre ne se limitait pas seulement à un seul destinataire, elle était lue et commentée dans un cercle d’amateurs ou de connaisseurs, à l’affût des belles tournures mais aussi en quête de divertissement. L’esthétique des lettres de Madame de Sévigné était parfaite par ses changements de tons, son rythme soutenu et la variation de ses sujets. Madame de Sévigné maîtrisait très bien sa plume et en jouait avec dextérité. Elle meurt à Grignant en avril 1696, où elle était venue soigner sa fille gravement malade.

A lire:

– Anne Bernet, Madame de Sévigné, mère passion. Perrin, 1996.

– Roger Duchêne, Naissance d’un écrivain : Madame de Sévigné, Fayard, 1996.

Lettres de Madame de Sévigné, Éditions Garnier-Flammarion, 1976

– Quelques extraits de Lettres : http://jane.pagesperso-orange.fr/lettres.html

Il est à noter que le Musée Carnavalet à Paris possède une belle collection d’objets en tout genre ayant appartenue à la Marquise et sa famille.

Madame de Lafayette (1634-1693)
Première romancière moderne ?

« Nous trouvons à présent une femme qui a tellement éclipsé son mari, que nous ne savons pas s’il est mort ou en vie » : ainsi La Bruyère résume-t-il l’étrange disparition du comte François de la Fayette, qui n’apparaît plus auprès de sa femme après la naissance de leur deuxième fils. En réalité, le vieux mari de la belle Marie-Madeleine (Pioche de la Vergne de naissance) s’est retiré dans son château auvergnat, laissant son épouse à Paris où elle brille effectivement de mille feux, à la fois par sa vertu et son bel esprit.
Dame d’honneur de la reine Anne d’Autriche, la comtesse reçoit dans son salon de la rue de Vaugirard les personnages les plus importants de l’époque : Henriette d’Angleterre, belle-sœur du roi, Madame de Sévigné, avec qui elle lie une amitié fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Mais aussi La Rochefoucauld, avec qui elle entretient peut-être une liaison, et qui la présente à quelques uns des plus grands écrivains de son temps, notamment Racine et Boileau.
Madame de Lafayette se mit donc également à écrire. Si ses premières œuvres sont dans la veine des romans précieux alors à la mode, elle s’en détache progressivement et publie en 1678 ce qui sera son chef-d’œuvre ultime, La Princesse de Clèves. L’ouvrage rencontre un succès immédiat et étonne par sa nouveauté : Madame de Lafayette y fait en effet une analyse psychologique de l’amour, décrivant avec force détails les étapes du sentiment amoureux chez les trois personnages principaux, comme personne n’avait pu (ou su) le faire avant. La Princesse de Clèves est toujours considéré aujourd’hui comme le premier roman moderne de la littérature française et est souvent étudié dans les classes littéraires comme le premier roman d’analyse psychologique. «  Tout en elle nous attire, la rare distinction de son esprit, la ferme droiture de ses sentiments, et surtout, peut-être, ce que nous devinons au plus profond de son cœur : une souffrance cachée qui a été la source de son génie. » Morillot, Le roman du XVIIe siècle.

A lire :

Sur Madame de Lafayette :

– Harry Ashton, Madame de La Fayette, sa vie et ses œuvres, Cambridge University Press, 1922

– David Bensoussan, Madame de Lafayette, « La Princesse de Clèves » : 40 questions, 40 réponses, 4 études, Paris, Ellipses, 2000

Par Madame de Lafayette :

La Princesse de Monpensier, Paris, C. de Sercy, 1662,
Zaïde, histoire espagnole, tome 1, tome 2, Paris, Claude Barbin, 1671
La Princesse de Clèves, À Paris, chez Claude Barbin, 16 mai 1678
Romans et Nouvelles, Paris, Classiques Garnier, 1989,
La Comtesse de Tende (1718), posthume
Histoire de madame Henriette d’Angleterre, première femme de Philippe de France, Duc d’Orléans, Amsterdam, 1720
Mémoires de la cour de France pour les années 1688 et 1689, Paris, Foucault, 1828

Madame de Staël (1766-1817)
De l’écriture au féminisme…

Il n’est guère étonnant que Germaine de Staël ait fait ses débuts littéraires en 1788 avec un ouvrage intitulé « Lettres sur les écrits et le caractère de Jean-Jacques Rousseau ». Fille unique du financier Necker et de la protestante Suzanne Curchod, la jeune Germaine a été élevée par sa mère selon les principes de L’Emile (Emile ou de l’Education par Jean-Jacques Rousseau) et a côtoyé très tôt les intellectuels qui fréquentaient le salon maternel.
Mariée sans amour à vingt ans au baron de Staël-Holstein, de dix-sept ans son ainé, Madame de Staël mène une vie sentimentale agitée et collectionne les amants. En particulier Benjamin Constant, avec qui elle entretient, de 1794 à1808, une relation amoureuse et littéraire qui est restée fameuse. Mais c’est surtout l’intelligence peu commune de Germaine de Staël qui est passée à la postérité : elle fait, par sa pensée puissante, la transition entre la philosophie des Lumières et le romantisme, tentant en 1808, dans son ouvrage De l’Allemagne, de jeter des ponts entre romantisme nordique et classicisme latin. Madame de Staël voyage beaucoup, elle est une européenne convaincue et revient de chaque voyage pleine d’idées nouvelles.
Madame de Staël a échoué en revanche à jouer un véritable rôle politique. Désireuse en 1798 de seconder Bonaparte, en qui elle voyait l’héritier de la Révolution française, elle s’est heurtée de plein fouet à la misogynie du futur empereur. Lui demandant quelle était pour lui « la première des femmes », elle s’attira cette sèche réponse de Bonaparte « Celle qui fait le plus d’enfants, Madame ». Celui-ci la fera surveiller sans relâche, empêchera certaines parutions et finira par la pousser à l’exil, voyant en elle une redoutable ennemie.
Depuis ses Réflexions sur le procès de la reine, véritable plaidoyer féministe publié en 1794, jusqu’à sa mort en 1817 après plusieurs années d’exil, Madame de Staël n’en continuera pas moins de défendre la cause des femmes jusqu’au bout. Et sera une pionnière dans bien des domaines. C’est elle qui popularise le terme de romantisme en littérature. Elle revendique dans ses romans le droit au bonheur pour tous, et notamment pour les femmes opprimées par la société qui les empêche de s’affirmer. Elle est une femme moderne sur bien des points !

A lire :

– Françoise d’Eaubonnes, Une femme témoin de son siècle, Germaine de Staël. Flammarion, 1966.

Œuvres de Madame de Staël : http://bucensier.univ-paris3.fr/Bibliogr/Stael/Oeuvres.htm

Ces femmes jouèrent un rôle important, par leurs écrits naîtront peu à peu le féminisme et bien des courants de pensée. Elles savent mieux que personne écrire et décrire l’amour, qu’il soit maternel, charnel, émotionnel… Mais progressivement, les sujets vont se diversifier, se politiser! Il ne s’agit ici que d’un simple échantillon, n’oublions pas les Louise Labbé, Madame du Deffand, et autre Madame d’Epinay qui ne seront que les premières d’une longue lignée d’artistes et écrivains femmes. Elles auront pour dignes héritières Olympe de Gouge (qui écrira dans la foulée sa déclaration des droits de la femme et de la citoyenne), Georges Sand, Simone de Beauvoir, Elsa Triolet, Marguerite Duras, Marguerite Yourcenar, Emilie Brontë et autre Virginia Woolf. D’ailleurs, cette dernière fera l’analyse, dans son ouvrage Une chambre à soi,  de l’influence de la condition féminine sur le travail artistique des écrivaines.  La sensibilité et le point de vue féminin sur la vie, l’amour, l’Homme, la société, entre autres est indispensable. Dire, écrire, parler, crier ce que l’on pense, après des siècles de silence paraît incontournable. Par l’écriture, se libèrent les pensées, naissent les grandes idées et font évoluer les mentalités et progresser les sociétés. Elles sont aussi et avant tout des femmes « de l’être »…

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1 Comment

  • Reply
    Cindy
    26 mars 2011 at 22:15

    J’ai trouvé cet article très intéressant ! J’ai, cependant, relevé ce qui doit être une erreur de frappe : l’année de décès de Mme de Sévigné :)

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