Humeurs Je n'ai pas testé pour vous

Un dîner presque parfait

Affalée devant ma télévision en rentrant du boulot, j’ingurgite tous les programmes que le bouquet satellite veut bien me donner d’un œil distrait. Pas envie de faire travailler mes neurones ce soir. Soudain, le générique de l’émission « Un dîner presque parfait » apparaît. Mon ventre, qui a inconsciemment saisi le thème principal, gargouille, et me sort de ma torpeur. Mieux, il me suggère une idée brillante: et si demain, je me lançais dans un dîner presque parfait ?

Quatre/Cinq copains triés sur le volet plus tard, les invitations sont lancées : c’est moi qui invite, et surtout, c’est moi qui cuisine de A à Z. Et même les regards effarés et inquiets de mes amis n’entameront pas mon ambition de préparer un dîner comestible et délicieux. Comprenez-les : le seul plat que j’ai fait dans ma vie se résume à un steak haché/coquillettes, et j’ai même déjà réussi à planter ma Mousseline, alors un dîner entier, c’est une bataille perdue d’avance, selon eux. Je m’en vais leur prouver le contraire.

Dix heures tapantes, je remonte mes manches, le moral inattaquable, prête à relever le défi.

10h10 : Oui mais, du coup, je leur fais quoi à manger ? Je n’ai pas vraiment d’idées menu, là tout de suite maintenant, à vrai dire.

10h12 : Ah je sais, je dois bien avoir un livre de cuisine qui traîne dans un coin, une copine compatissante m’avait offert une bible de recettes sympas et super faciles pour les novices comme moi à mon dernier anniversaire.

10h17 : Pas moyen de mettre la main dessus. Tant pis je ferais sans.

10h22 : Mais comment je vais faire sans livre de cuisine, moi, la reine des conserves ?

10h25 : Après trois minutes de pour et de contre, une chose est sûre : pas moyen que j’appelle ma mère en renfort. C’est mon dîner.

10h31 : Google est mon ami.

10h32 : « Amour de saumon en papillote ». Rien que le nom, mes papilles sont émoustillées. Un feuilleté de chèvre en entrée, nickel, j’adore. Et le dessert ? Hum…

10h35 : Aller, un crumble, ça plaît à tout le monde. Adjugé vendu !

12h47 : Bon, j’ai tout ce qu’il me faut, j’attaquerai la cuisine cet après-midi, j’ai tout mon temps.

13h18 : Pas la peine de tout faire cuire à l’avance, ça sera tout froid au moment de servir. Logique, non ?

14h26 : Bon, je m’y mets dans une heure, faut que j’appelle Georgette pour lui parler de la nouvelle coupe de cheveux immonde de Martine.

16h04 : Bon, si je m’y mettais, quand même ?

16h38 : Et zut, le chat en a profité pour se faire un casse dalle avec le saumon quand j’avais le dos tourné. Mais qu’est-ce que je vais leur préparer du coup ?

16h41 : Je ne panique pas. Je respire. J’ai largement le temps de retourner en acheter.

17h29 : Les gens arrivent à 19h, il me reste…

17h30 : … Quoi ? Même pas deux heures ?! Oulala…

18h44 : Restons calme, et faisons le bilan : les pavés de saumon sont tellement cuits qu’ils ont la consistance d’une brique, les feuilletés de chèvre tirent la tronche, et le crumble ressemble effectivement à un crumble, mais après digestion… Mais comment font-ils à la télé ? Bon, je vais aller mettre la table, je vais les éblouir par ma déco, comme ça ils ne se rendront peut-être pas compte que la cuisine est infecte…

18h52 : Mince mince miiince ! Dans ma précipitation, j’ai trouvé le moyen de me prendre les pieds dans le tapis. Les assiettes à la main. Mon plus beau service réduit à l’état de puzzle, comment je vais faire ?!

18h55 : La mort dans l’âme, je sors mes assiettes dépareillées de tous les jours, et donne un coup de balai pour éliminer toute trace du désastre. Très mauvais présage.

18h57 : Mais quelle idée j’ai eue de me lancer là dedans !

19h00 : Bon, ok. Rien n’est prêt, mais personne n’est encore là. Pas de raison de paniquer.

19h04 : Ding Dong.

19h05 : Là, je panique !

19h06 : J’ouvre la porte, la mine décomposée, prête à déclarer forfait devant les visages souriants de mes amis qui s’attendaient au dîner de la décennie. Amusés, ils se proposent tout de même comme cobayes pour ce dîner.

19h16 : Un peu rassurée, je propose une coupe de champagne à tout le monde, ça au moins, ce n’est pas moi qui l’ai préparé.

19h17 : Manque de pot, ma maladresse légendaire ayant encore frappé, Julie ma voisine de table se retrouve à moitié borgne, rapport que le bouchon de champagne s’est échappé un peu trop vite de son goulot et lui a sauté au visage… Ça va Julie ?

19h18 : Julie me répond oui du bout des lèvres, tout en mimant une décapitation avec sa main.

19h22 : Bon, on peut se mettre à table quand même si vous voulez. Julie, ton œil est tout de même bien enflé… Ah, ça fait vraiment mal ?

19h36 : Repas avorté, et direction les urgences pour accompagner Julie, un sac de glace plaqué sur l’œil, marmonnant dans sa barbe tout un tas d’injures, parmi lesquelles je n’ai pu saisir que « incompétente en cuisine » et « miss catastrophe ».

20h08 : Verdict : elle s’en tirera avec un bel œil au beurre noir et mes plus plates excuses.

Et voilà comment un dîner presque parfait s’est transformé en dîner presque raté. Une chose est sûre, je crois qu’après une soirée pareille, ce n’est pas demain la veille que je m’improviserai de nouveau chef cuistot. Qu’on se le dise.

* Cahier de vacances 2010 – Article initialement publié le 3 décembre 2008

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2 Comments

  • Reply
    Fanette
    3 décembre 2008 at 17:23

    Excellent !!!

  • Reply
    Alias Docteur House
    3 décembre 2008 at 14:40

    on vit une époque formidable ! les filles ne savent même plus cuisiner !

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