Chanteuse rock

Feist

Les fêtes de fin d’année viennent à peine de se terminer que les mélodies imparables de Leslie Feist résonnent encore dans nos têtes. Choisi pour illustrer la campagne publicitaire du nouvel ipod nano 3e génération, l’entraînant « 1234 » tiré du dernier opus de la demoiselle, « The Reminder », a été diffusé sur toutes les ondes hertziennes (et numériques !) terrestres. Il faut vraiment avoir passé son Noël en ermite pour avoir fait l’impasse sur cette petite comptine pop, aux accents Beatles période « All You Need Is Love ». Première percée médiatique en 2004, avec la sortie de l’album « Let It Die », dont est issu le célèbrissime « Mushaboom », ballade folk joyeuse et rythmée et Feist commence à se faire un nom. On lui trouve d’emblée des faux airs avec Norah Jones, Joni Mitchell et Billie Holiday. Puis la réalisation d' »Open Season », florilège de remix et de collaborations où plane encore le spectre de la mouture précédente. Enfin, la sortie de « The Reminder » en avril dernier, qui avec ses mélodies efficaces et sa puissance vocale inédite, marque le grand retour en force de la canadienne. Discrète mais avenante, nostalgique et enjouée, la belle aime à brouiller les pistes dans sa course au leadership indé. Assurément, 2008 sera l’année Feist. Chronique d’une irrésistible ascension.

So much past inside my present…

Auteure-compositrice multi-instrumentiste, Leslie Feist est une enfant de la balle. Née le 13 février 1976 à Armherst, Nouvelle-Ecosse, d’un père artiste peintre et d’une mère étudiante en céramique, la jeune Leslie commence très tôt à avoir des prédispositions artistiques. Plus grande, elle sera écrivain. Ce qui ne l’empêche pas de chanter à côté dans des chorales, histoire de peaufiner sa voix. Ayant suivi sa mère et son frère à Calgary après le divorce de ses parents, Leslie se voit offrir l’opportunité de figurer parmi les 1000 danseurs ouvrant la cérémonie des Jeux Olympiques d’Hiver de 1988. Cette première confrontation à la scène marquera l’artiste à tel point qu’elle dit s’en être inspirée pour la chorégraphie de « 1234 » ! Grisée par cette expérience inoubliable, Feist se voit désormais bien chanteuse : aussi fonde-t-elle à 15 ans son propre groupe punk Placebo, qui soit dit en passant n’a rien à voir avec ses cousins britanniques. Après avoir gagné un tremplin local, Leslie et son groupe participent en 1993 au festival Infest comme première partie des Ramones. C’est d’ailleurs au cours de cette manifestation que celle-ci rencontrera Brendan Canning et Kevin Drew (son boyfriend actuel), avec qui elle formera dix ans plus tard, le collectif Broken Social Scene.

En 1995, après deux ans d’une tournée éreintante, Feist, aphone, se voit contrainte d’arrêter et le chant et le punk si elle veut récupérer un jour sa voix. Déménageant de Calgary à Toronto en 1996 pour y consulter un spécialiste, Feist trompe l’ennui et commence à se mettre à la guitare. De cette période de silence forcé, Leslie n’en ressortira que plus grandie : solitude, mélancolie et espoir deviendront les maîtres mots de son univers. Le glissement vers un autre univers musical, moins punk et beaucoup plus pop s’opère également. Grâce à ses aptitudes sur ce nouvel instrument, celle-ci intègre les By Divine Right en tant que guitariste rythmique, les accompagnant pendant près de deux ans à travers le Canada et les Etats-Unis. Entre deux concerts, Leslie trouve même le temps d’enregistrer en 1999 son premier album solo intitulé « Monarch » (Lay Your Jellewed Head Down) . Produit par Dan Kurtz et financé par une subvention du gouvernement canadien, l’album se vend à petite échelle après les concerts de la chanteuse, mais génère quand même un vidéo clip pour le titre « It’s Cool to Love Your Family ».

A la même époque, Feist rentre en colocation avec une certaine Peaches, artiste électro-punk underground. Participant à ses concerts et à l’enregistrement de l’album « Teaches of Peaches », en tant que choriste vedette, Feist est amené à faire la connaissance du pianiste Gonzales. De cette rencontre avec le musicien naîtra une collaboration de longue date. Déjà, Leslie a l’idée d’un nouvel album. Au cours de l’été 2001, celle-ci produit chez elle sept maquettes appelées les Red Demos, avant de partir en tournée avec Gonzales à travers l’Europe. L’année suivante, la chanteuse retrouve ses amis Brendan Canning et Kevin Drew du collectif indie Broken Social Scene pour l’enregistrement de leur album « You Forgot It in People », production qui remportera d’ailleurs le Juno Award (équivalent canadien des Victoires de la Musique) de Rock Alternatif en 2003. Posée à Paris, Feist collabore à l’album « Riot on an Empty Street » du duo norvégien Kings of Convenience… Mais aussi avec The New Deal pour « Gone Gone Gone » et Jane Birkin pour son album « Rendez vous » sur la chanson « The Simple Story ». Un an avant la sortie de son deuxième album, Feist commence à enregistrer les démos qu’elle a pris le temps de peaufiner avec Gonzales lors de sa tournée européenne : « Let It Die » est en germe..

Vivre et laisser mourir

Outre le relatif échec de son premier album, la pause parisienne de Feist permet à la chanteuse de changer de décor et de multiplier les contacts artistiques. Son ami Gonzales ne tarde pas en effet à lui présenter Renaud Létang, producteur notamment de Manu Chao et Astonvilla. Le courant passe plutôt bien entre eux et Létang lui donne le feu vert quant au lancement de son nouvel album. Mis dans les bacs le 18 Mai 2004 sous le label Polydor, Universal, « Let It Die » fait mouche. Bénéficiant d’une bonne couverture médiatique, le single phare de l’album « Mushaboom » déferle sur les ondes radio internationales, relayé par la marque Lacoste qui en a fait la chanson de sa nouvelle campagne de parfums. Ode au bonheur champêtre auprès de l’être aimé, le rythme entêtant de la chansonnette en assure toute sa réussite.

Ecoulé à plus de 400 000 copies à l’international, « Let It Die » séduit à la fois l’Europe et les Etats-Unis, où celui-ci réussit même le tour de force de se vendre à plus de 118 000 exemplaires. Le Canada n’est pas en reste : le travail de l’enfant prodigue est aussitôt considéré comme l’une des révélations pop 2004, et bientôt récompensé par l’obtention de 2 Juno Awards pour le « Meilleur Album Alternatif 2005 » et la « Meilleure Artiste 2005″… Suivi d’un troisième en 2006 pour le titre « Inside and Out » élu « Meilleur Single de l’Année » ! En France, sa terre d’adoption, Feist se paie même le luxe de décrocher un disque d’or.

Tout au long de 13 titres où se succèdent compositions originales et reprises de standards, « Let It Die » distille une ambiance tour à tour nostalgique et festive sur un fond clairement pop, prenant ici et là des tempos jazzy, bluesy et de bossa nova. De ballades folk acoustiques (« Gatekeeper », « Mushaboom »), en mélodies pop-jazz (« Leisure Suite », « Tout Doucement », « Now At Last »), en passant par des reprises blues (« When I Was A Young Girl ») ou disco (« Inside and Out »), Feist traîne son timbre chaud et délicieusement éraillé sur des chansons minimalistes et légèrement sophistiquées. Composé de bonheur simple (« Mushaboom »), de passion dévorante (« One Evening », « Leisure Suite », « Inside and Out »), et d’amour qui prend la fuite (« Gatekeeper », « Let It Die »), l’univers personnel de l’artiste s’expose au grand jour.

Suite logique au très bon accueil de « Let It Die », Leslie embraye sur une tournée mondiale de 2 ans qui la mènera d’Amérique du Nord en Australie, en passant par l’Europe et l’Asie, où son cercle grandissant de fans ne tarde pas à voir en elle la Norah Jones de la pop. Entre deux concerts, l’artiste ne chôme pas : elle trouve encore le temps de participer en 2005 à l’enregistrement d’une chanson à l’UNICEF « Do They Know It’s Hallowe’en ? », rejoint ses amis de Broken Social Scene pour l’enregistrement d’un album éponyme… Et réfléchit à la teneur de son prochain album.

Ce qui se concrétisera au début de l’année suivante. Album composite de duos ainsi que de remix et autres versions alternatives des principaux tubes de « Let It Die », « Open Season » sort au Canada en avril 2006 sous le label Arts & Craft de Polydor. Déjà l’on murmure que le nouvel opus ne serait destiné qu’au marché canadien. Les rumeurs seront démenties avec la sortie, trois mois plus tard, du disque à l’international, pas tout à fait à l’identique de la version canadienne cependant. Les fans inconditionnels y retrouvent la patte Feist assaisonné au mode Gonzales, Postal Service et même les versions maquettes et unplugged de « Mushaboom », « Inside and Out », « Gatekeeper », « Lonely Lonely » ou « When I Was a Young Girl ». Outre un duo avec Jane Birkin sur « Simple Story » commun aux deux versions, la mouture européenne se voit agrémentée de deux autres guests : les Kings of Convenience sur la chanson « The Buildup » et Albin de la Simone sur « Elle Aime ». Massivement moins bien accueilli que « Let It Die », « Open Season » a au moins le mérite de prouver l’incroyable malléabilité de la chanteuse qui n’hésite pas à revoir ses propres standards à grands coups de jazz par ci et d’électro par là. Soupçonnant Feist de céder aux sirènes de la facilité, la partie la moins charmée du public l’attend quant à elle au tournant.

1234, tell me that you love me more

Après l’ovation quasi générale de l’accoustico-éclectique « Let It Die » et l’accueil plutôt frileux du sophistiqué « Open Season », Feist décide de prendre une nouvelle fois ses fans à contre-pied. En étendant sa sphère d’influence tout d’abord, poussant un peu plus la collaboration avec des artistes tels que Gonzales sur l’album « Monsieur Gainsbourg Revisited », Arthur H sur « Adieu Tristesse » ou le déluré Teki Latex sur « Party de Plaisir ». En diversifiant ses activités ensuite, en signant les chansons « We’re all in the dance » et « La même histoire » pour la bande originale du film « Paris, je t’aime »… Et en prenant de nouveau la route des studios pour l’enregistrement de son troisième album prévu pour le début de l’année suivante !

Après des mois passés sur les routes à écumer les concerts et autres festivals, il est temps pour Leslie de poser ses valises à la Frette-sur-Seine, charmant petit village du Val d’Oise, en ce début 2007. Gageant que la pierre est toujours une valeur sûre, celle-ci installe son groupe de tournée (Julian Brown, Bryden et Jesse Baird bientôt rejoints par Gonzales, Mocky, Renaud Létang et Jamie Lidell) dans un manoir bicentenaire. Contre le parquet et les vitraux, un piano, un vibraphone, des orgues, des guitares et des amplis y sont dressés. Fortement sensibilisés par le calme et l’isolement de l’endroit, la bande à Feist trouve dans les bruits de la petite bourgade une matière première de choix. Chants d’oiseaux et bruits de pas, passages de train, d’avion ou de voiture, conversations de passants et murmure de l’eau invitent le groupe à la rêverie, laissant libre cours à leur imagination.

Cet isolement délibéré, Leslie l’explique au détour d’une interview accordé en mai 2007 pour le site de la chaîne ARTE en ces mots : « Je ne voulais pas que quoi que soit nous empêche de nous écouter les uns les autres. Je ne voulais pas de vitre, pas de casque, je voulais que tout le monde respire le même air. Et comme c’était le printemps, on a ouvert les fenêtres et donc l’espace – si bien qu’au lieu de travailler dans le studio, on a câblé tout le matos en haut, dans le salon ». Preuve que l’inspiration est au rendez-vous, la quasi totalité de l’album sera bouclée en deux semaines, se voyant seulement complétée de quelques arrangements studios à Toronto.

Lancé un an après « Open Season » et devançant la sortie nord-américaine de quelques jours seulement, « The Reminder » est diffusé à l’échelle internationale le 23 avril 2007, cette fois encore sous le label Universal. En moins d’une semaine de lancement, le troisième album atteint déjà des ventes records : gagnant la 16e place sur un classement de plus de 200 albums au Billboard US, « The Reminder » est propulsé n°2 dans les charts canadiens. Feist et son nouvel opus charment également le Vieux Continent qui le positionne dans les dix premières places de ses meilleures ventes de disques. Même si l’album connaît une progression constante de ses ventes tout au long de l’année, il est vrai que le choix du titre « 1234 » pour illustrer la commercialisation de la nouvelle génération d’ipods a contribué à en renforcer massivement l’impact mondial. Après sa sortie remarquée au début 2007, « The Reminder » revient donc sous les feux de la rampe pour les fêtes de fin d’année.

Certes moins éclectique par le choix des styles musicaux abordés, mais plus impressionnant vocalement parlant, « The Reminder » est le digne successeur de « Let It Die ». On y retrouve une Feist assumant pleinement ses influences folk en pleine maîtrise de ses moyens. Si « Let It Die » nous offrait le visage d’une femme enfant, à peine sortie des caprices de l’adolescence, « The Reminder » nous livre les confessions d’une femme mutine, vers laquelle convergent le passé, le présent et le futur. Dans son « Pense-Bête », comme on pourrait en traduire le titre en français, la chanteuse y a mis tout son cœur : ses joies (« I Feel It All », « My Moon My Man », « Brandy Alexander », « Honey Honey »), sa solitude (« The Park », « The Limit To Your Love »), sa frustration (« The Park »)… Et même des titres qui passeraient pour nostalgiques dans leur forme comme « 1234 » (“1234 tell me that you love me more/ Sleepless long nights that is what my youth was for/ Old teenage hopes are alive at your door/ Left you with nothing but they want some more[…]”), témoignage d’un amour perdu que l’on voudrait de nouveau sien, irradient d’une force résolument positive.

Suprême récompense : l’un des 4 Grammy Awards pour lequel le travail de la chanteuse a été nominé en décembre dernier. Réponse le 10 février prochain. En attendant, c’est à vous de juger. Si vous ne l’avez pas encore découvert, « The Reminder » vous fera réfléchir sur l’amour, le bonheur, le doute et la solitude. La variété des paysages narratifs qui y sont dépeints vous transportera parmi des saynètes résolument gaies, d’autres un peu plus tristes, mais avec toujours l’espoir en ligne de mire. Un album à l’ambiance feutrée qui aura de quoi vous tenir au chaud en attendant que l’hiver se passe. A écouter et réécouter pour comprendre toute la complexité de cette artiste aux multiples casquettes… Et différentes facettes.

Sources :

http://www.listentofeist.com
http://www.myspace.com/feist
http://www.musique.fluctuat.net
http://www.absolutepunk.net
http://www.allmusic.com
http://www.arte.tv
http://www.prefixmag.com
http://www.rollingstone.com
http://www.nytimes.com
http://en.wikipedia.org
http://fr.wikipedia.org

(Les photos proviennent du site officiel http://www.listentofeist.com)

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