
Dans un restaurant américain surgit un homme excentrique, clamant venir du futur et prenant en otage tous les clients. Il met en garde contre les téléphones portables, sources d’un futur apocalyptique, et choisit un groupe de personnes afin de constituer l’équipe parfaite pour sauver l’humanité. Ceci n’est que le début du nouveau long-métrage de Gore Verbinski, passé de réalisateur à succès grâce aux trois premiers volets de Pirates des Caraïbes (2003-2007), produits par Disney, à persona non grata à Hollywood. Multipliant échecs financiers et projets avortés (dont une adaptation filmique du jeu vidéo BioShock), le cinéaste américain a, en dépit d’une carrière en dents de scie, une certaine faculté à s’adapter à différents genres cinématographiques (comédie, film d’action, thriller et horreur) tout en assurant un savoir-faire remarquable. Des situations extravagantes dans La Souris (1997) jusqu’aux batailles navales et créatures monstrueuses dans Pirates des Caraïbes, en passant par l’animation détaillée de Rango (2011), c’est peu dire que Gore Verbinski fait preuve d’une ambition formelle notable, jugée souvent trop coûteuse aux yeux des grands studios. Good Luck, Have Fun, Don’t Die signe son retour derrière la caméra, précisément neuf ans après A Cure for Life (2017). Cette fois, il s’agit d’un film indépendant, financé par une société de production allemande, Constantin Films, et au budget élevé à 20 millions de dollars (le plus petit de la carrière du réalisateur). Le pari est d’autant plus risqué que le long-métrage en question met en scène des voyages dans le temps ainsi qu’une intelligence artificielle motrice d’un monde à la dérive. Le résultat final est-il à la hauteur de ses ambitions ?

Dès ses premières images, le long-métrage donne le ton, à savoir une comédie de science-fiction portée par l’énergie survoltée d’un voyageur temporel à l’allure de clochard illuminé. Mais il révèle également ses limites, qui s’avèrent évidentes tout au long de sa durée. Les personnages esquissés et les évènements de l’histoire s’inscrivent dans une narration éclatée, faite de plusieurs flashbacks qui tendent à allonger un peu artificiellement l’action principale du film. Ce dernier, paradoxalement, avance de manière agitée en voulant aborder plusieurs sujets (le conflit de générations, l’absence d’un être cher) à la fois, quitte à se montrer grossier sur certains aspects. Pourtant, cette dynamique chancelante fait en partie sa force car elle contribue à l’impression d’un joyeux chaos ambiant bien généreux et particulièrement exaltant. Sur la base du voyage dans le temps, déjà traité dans une multitude de films, notamment Un jour sans fin (1993), Terminator 2 – Le Jugement Dernier (1992), L’Armée des douze singes (1995) ou, plus récemment, Escape from the 21st Century (2024), Gore Verbinski cherche à déconcerter ouvertement le spectateur en multipliant les ruptures de ton. D’une situation comique par son absurdité, découle une conséquence dramatique, et vice-versa. Pour donner un exemple, la représentation outrancière d’adolescents se réunissant en une masse homogène hypnotisée par les écrans de téléphone portable, à la manière de La Nuit des morts-vivants de George A. Romero (1968), peut sembler simpliste mais participe à la constitution d’un univers dystopique dans lequel chaque être humain cède aux paradis virtuels et contribue, dans cette société hyper-connectée, à une déconnexion émotionnelle généralisée. Le cas représentatif, au travers des flashbacks, est celui d’une mère, jouée par Juno Temple, qui consent à nier le deuil d’un proche à l’aide d’un procédé technologique, les souffrances humaines se convertissant en une valeur marchande lucrative. Par le portrait, Gore Verbinski tend à fustiger, avec un humour acerbe et un excès assumé, notre dépendance à la technologie.

Mais, derrière la satire et la raillerie, se révèle petit à petit un sentiment d’inquiétude sourde. Parmi ces sauveurs du monde improvisés, les interprétations de Sam Rockwell et de Haley Lu Richardson en personnages tragicomiques reflètent ce trouble tout au long de l’aventure. Même le traitement de l’intelligence artificielle diffère quelque peu de l’idée rendue populaire d’une entité belliqueuse voulant exterminer la race humaine : dans ce film, elle est davantage présentée comme un programme désireux de faire plaisir à tout le monde sans distinction. L’instabilité de Good Luck, Have Fun, Don’t Die reflète alors une dualité entre différentes dynamiques : le geste des personnages principaux est incertain, maladroit et donc authentique par rapport à l’action uniforme de la machine. Ainsi, ce long-métrage, même si influencé par d’autres films de paranoïa, comme L’Invasion des profanateurs de sépultures (1956) réalisé par Don Siegel, et de dystopie, tels que Brazil (1985) de Terry Gilliam, tente de prendre le pouls de son époque, saturée d’écrans, en abordant certains sujets d’actualité frontalement, parfois maladroitement mais avec une vitalité insolente toujours stimulante.

Sorti en salles obscures depuis le 15 avril 2026, Good Luck, Have Fun, Don’t Die est à l’image de son titre incongru (qui pourrait être traduit par « Bonne chance, amuse-toi et ne meurs pas », une phrase d’ailleurs dite de manière ironique par certains protagonistes). L’homme du futur entraîne de force son équipe dans une mission imprévisible tout comme le réalisateur emporte les spectateurs dans une comédie d’action aussi instable que provocatrice. Celle-ci, marquée par une véritable frénésie, se montre bien éparpillée dans le traitement de ses thèmes, accumulant les idées décalés les unes à la suite des autres. Toutefois, il en ressort de ce déséquilibre une verve percutante de la part de Gore Verbinski, représentant l’idée de déshumanisation avec une certaine noirceur. Dès une scène d’ouverture séduisante, découpée au rythme des mouvements saccadés de Sam Rockwell, Good Luck, Have Fun, Don’t Die captive l’attention du public et constitue un curieux divertissement, certes imparfait mais qui ne laisse pas indifférent grâce à son ton incisif.



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