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Pinocchio de Matteo Garrone : réenchanter le cinéma avec une touche de féerie baroque

Après Dogman (2018), le réalisateur italien Matteo Garrone a porté au grand écran Les Aventures de Pinocchio (1881) de Carlo Collodi l’année dernière. Malheureusement, le film, initialement distribué par Le Pacte, n’est pas sorti dans les salles françaises, en raison de la crise sanitaire actuelle. Depuis le 4 mai, il fait partie du catalogue de la plateforme Amazon Prime Video. Que donne au final cette nouvelle adaptation cinématographique des (més)aventures de la marionnette qui voulait devenir un véritable petit garçon ?

La note d’intention du cinéaste est de rester fidèle à l’œuvre originale. Là où le public retient fortement la vision d’un pantin de bois candide livrée par Walt Disney (1940), Collodi a composé au départ un roman à but éducatif, dans lequel le personnage-titre évolue d’une marionnette au caractère turbulent à un garçon raisonnable. Cette quête initiatique se place dans un univers mêlant le mode de vie de paysans sans sous à des protagonistes ou animaux pittoresques. En respectant à la lettre ces caractéristiques de l’histoire, Garrone se lance le défi de représenter un univers de plus en plus irréel à l’écran. Tout d’abord, il dépeint de manière réaliste un village italien du XIXème siècle au seuil de la pauvreté. Le spectateur assiste dès les premières minutes au quotidien misérable du menuisier Gepetto (Roberto Benigni), un vieillard amaigri vivant dans un atelier étriqué et poussiéreux. Parallèlement, la photographie de Nicolai Brüel concrétise cet effet de réel momentané : la lumière chaude de la Toscane contraste avec l’atmosphère brumeuse du lieu. Puis, ce cadre de départ se mue petit à petit en un cabinet de curiosités, fondé sur la limite entre l’humain et l’animal. A la suite de la « naissance » de Pinocchio (Federico Ielapi), événement miraculeux en soi, se succèdent plusieurs personnages à l’anthropomorphisme varié, tels que le duo d’escrocs formé par le Chat et le Renard (Massimo Ceccherini et Rocco Papaleo) et la femme-escargot de chambre de la Fée bleue. Afin de rendre ce bestiaire visuellement mémorable, l’équipe technique a mis en place des effets spéciaux pratiques (maquillages, prothèses, etc.) en lieu et place du tout-numérique. Ce parti-pris enrichit l’ambiance onirique de l’adaptation de Garrone. Avec le motif de la métamorphose, les animaux prennent des traits humains, alors que les véritables êtres humains succombent à la transformation animale. Si les créatures ne sont pas toutes abouties, comme le grillon qui a un rôle inexistant, force est de constater que cette réinterprétation de Pinocchio bénéficie d’un beau travail porté sur le maquillage, les costumes et les décors. Ayant déjà appréhendé l’imagerie du conte avec Tale of Tales (2015), autre adaptation d’un recueil de contes italien datant du XVIIème siècle, Matteo Garrone réinsuffle un sens du merveilleux dans sa nouvelle œuvre. Celle-ci propose un univers hors du commun aux proportions magiques, tour à tour grotesques ou macabres. En résulte une composition graphique stylisée du plus bel effet, qui semble inspirée des gravures  de Gustave Doré dans les Contes de ma mère l’Oye (1697) de Charles Perrault. Parallèlement, cette nouvelle transposition cinématographique de l’œuvre de Collodi puise son inspiration dans les arts graphiques. En effet, les paysages de la Toscane sont majoritairement filmés en plans larges, donnant l’impression de contempler des estampes. La gestion de la lumière ressort particulièrement au cours de certaines séquences, utilisant la technique du clair-obscur du côté de Caravage. Le long-métrage dispose ainsi d’une exigence artistique admirable, la profession de foi de toute l’équipe étant de pousser l’étrangeté propre au texte original jusqu’au paroxysme.

Si la volonté de revenir aux racines du conte merveilleux est respectable, le long-métrage accuse d’un manque de rythme problématique. Transposant littéralement les rencontres du pantin de bois,  le cinéaste se heurte à un souci d’adaptation. Dans l’œuvre originale, les péripéties de la marionnette, qui est livrée à elle-même, se composent en trois phases : une tentation opérée par l’entourage de Pinocchio ; une désobéissance de celui-ci envers un avertissement qui lui est destiné ; un retournement de situation sous forme de punition. En insistant sur le sort cruel de son héros indiscipliné, Collodi met en avant des vertus morales comme l’amour familial, l’apprentissage ou la valeur du travail. Or, ce qui fait l’attrait d’un récit à visée pédagogique ne fonctionne pas de la même manière dans un long-métrage. De fait, les séquences mettant en scène les rencontres de Pinocchio se suivent l’une à la suite de l’autre, et ce de manière répétitive. Alors que ces péripéties ont pour but de montrer l’évolution du caractère de la marionnette, l’agencement des scènes se fait de manière décousue, en l’absence d’un fil directeur clair et solide pour les relier. La prise de conscience du personnage principal arrive donc tardivement. Quand bien même cela serait volontaire, la relation entre Pinocchio et Gepetto, comme un père et son fils, en est presque amoindrie. Si la structure épisodique dérivée du texte original a tendance à desservir le rythme du film, quelques instants arrivent à cristalliser une émotion précise, comme l’effroi avec la transformation en âne ou la joie inespérée lors de la séquence finale. Hormis la réalisation, leur réussite revient aussi à une musique enchanteresse composée par Dario Marinelli ainsi qu’aux interprétations touchantes de Federico Ielapi en Pinocchio et de Roberto Begnini en Gepetto. En cela, Garrone parvient à restituer une capacité d’étonnement de façon inépuisable.

A la manière de Terry Gilliam qui s’est réapproprié le mythe du baron de Münchhausen en 1988, Matteo Garrone, avec Pinocchio, aborde l’enfance déchue sous un vernis fantaisiste. Pour cela, il réinvestit une parcelle de ce qui constitue la quintessence du conte merveilleux. Dans son long-métrage, le cadre de l’Italie rurale du XIXème siècle se recompose en un vivier de phénomènes à la fois extraordinaires et insolites. Le spectateur est alors invité à contempler un univers fantasmagorique, rendu possible grâce aux effets « en dur » et à une direction artistique magnifique. La richesse visuelle, fruit d’un travail soigné de la part de l’équipe, constitue le tour de force de cette nouvelle adaptation de l’œuvre de Collodi. Cependant, cette réussite indéniable est altérée par un manque de fluidité des péripéties qui sont mises en scène, celles-ci s’enchaînant les unes aux autres sans véritable lien émotionnel.  Dans sa volonté de respecter le matériau originel, Garrone oublie sans doute d’affiner sa propre œuvre en termes de dramaturgie. Sa démarche reste pourtant sincère. Sa relecture de Pinocchio prend la forme d’un spectacle baroque, passant de la comédie burlesque au drame solennel, de la lumière chatoyante aux ambiances les plus ténébreuses, de la cruauté la plus réelle à l’émerveillement instantané. En cela, il est regrettable de ne pas pouvoir l’apprécier sur grand écran. Le sort de ce long-métrage, un de plus directement accessible sur les plateformes de services de vidéo à la demande, jette un regard rempli d’incertitude quant à l’avenir des salles de cinéma, fermées depuis le confinement.

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