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Dumbo, de Tim Burton : un voyage aussi insolite qu’émouvant dans le monde du cirque

L’année cinématographique 2019 sera riche en productions distribuées par le label Disney : outre leurs films d’animation (La Reine des Neiges 2), les opus super-héroïques du studio Marvel (Captain Marvel, Avengers Endgame, Spider-Man Far From Home) et la conclusion de la nouvelle trilogie Star Wars, ce n’est pas moins de quatre adaptations de leurs classiques d’animation en prises de vue réelles, telles qu’Aladdin, Le Roi Lion et la suite de Maléfique, qui sont promises sur grand écran. La première d’entre elles est Dumbo, sorti le 27 mars, dont Tim Burton officie en tant que réalisateur et producteur exécutif. Avec un casting alléchant, composé de Colin Farrell, Eva Green, Michael Keaton ou encore Danny DeVito, ce remake s’annonçait comme un spectacle familial féerique et haut en couleurs.  

Quatrième long-métrage du studio de Walt Disney, Dumbo, l’éléphant volant (1941) est un film plutôt modeste. En effet, suite aux échecs commerciaux de Pinocchio et de Fantasia à l’époque, la nouvelle production Disney arrivait dans les salles en compensation, disposant d’un budget amoindri par rapport aux films précédents, seulement de 950 000 dollars. Adaptation libre d’un album de littérature de jeunesse écrit par Helen Aberson et Harold Pearl en 1939, Dumbo s’apparente à une variation du Vilain Petit Canard en mettant en scène les péripéties d’un bébé éléphant au sein d’un cirque, rejeté par les autres et soutenu à la fois par sa mère aimante et une souris amicale. Grâce à cette simplicité narrative et à l’économie d’animation, le long-métrage arrive à atteindre une sincérité émotionnelle, notamment les interactions entre Dumbo et sa mère sublimées par la chanson « Mon tout petit ». Alternant des moments aux couleurs chatoyantes – voire une séquence quasiment surréaliste avec la parade des éléphants roses – et des scènes tristes illustrant la cruauté du monde face à la différence, le quatrième Classique Disney se pose comme une fable prônant la tolérance et la confiance en soi. Ce sont là des thèmes universels qui sont chers à Tim Burton, amoureux des monstres et réalisateur du remake live. Cette fois-ci, il s’agit d’une réinvention du dessin-animé par le créateur d’Edward aux mains d’argent. Se passant après la Première Guerre mondiale, l’action du film suit les pérégrinations du cirque itinérant de Max Medici (Danny DeVito) qui, depuis la naissance d’un éléphanteau aux grandes oreilles, endure un mode de vie chancelant : l’ancienne vedette Holt Farrier (Colin Farrell) a perdu un bras au combat, les différents numéros n’intéressent plus personne et les spectateurs restants se moquent du bébé éléphant, surnommé « Dumbo ». Cependant, quand celui-ci se met à voler grâce à ses ailes-oreilles, l’ambitieux Vandemere (Michael Keaton), patron du célèbre parc d’attractions Dreamland, intègre ces artistes sur le déclin dans sa vaste entreprise, en espérant faire de Dumbo sa nouvelle étoile montante.

En adaptant en prises de vue réelles le célèbre film d’animation, Tim Burton met à disposition l’imagerie du cirque avec une grande ampleur. Ainsi des numéros sur scène, des acrobaties et des parades se succèdent à travers une mise en image aux couleurs vives. Grâce à une interaction entre des plateaux de tournages entièrement créés et des ajouts numériques, les décors gigantesques gérés par Rick Heinricks (Sleepy Hollow) permettent au spectateur d’être immergé dans cette ambiance à part. Dans un cadre forain au début proche de Freaks – La monstrueuse parade (1932) de Tod Browning, Burton aligne des scènes emblématiques du classique Disney (la séparation de la mère, l’envol de Dumbo dans le cirque) avec des moments plus intimistes, dépeignant le cirque itinérant comme un groupe hétéroclite d’inadaptés sociaux, une famille dysfonctionnelle en quelque sorte. Si les prémices de l’histoire accusent d’un ton un peu trop mélodramatique et d’un manque de rythme certain, le long-métrage prend son envol dès l’entrée en scène d’un Michael Keaton survolté en diable, dont la première apparition de son personnage renoue avec sa toute première incursion dans l’univers de Burton, à savoir Beetlejuice (1988). A partir de cet instant, le réalisateur met en scène un contraste entre la vie ambulante que mène la troupe de Medici et son entrée, propulsée par le succès de l’éléphant volant, au cœur de Dreamland, qui se vend comme le refuge des rêves impossibles, tout en grandiloquence, en lignes déformées et en jeux d’ombre et de lumières. Cependant, derrière le vernis enchanteur de cette usine à rêves, Tim Burton illustre de manière satirique le pouvoir d’une grande entreprise du divertissement qui s’empare des artisans à son profit. Dès lors, en sachant également que le cinéaste acclamé fut autrefois un animateur méprisé des studios Disney, quoi de plus ironique que de voir Dumbo, être marginal au talent caché, exploité au sein d’un parc clinquant aux allures de Disneyland ! Avec ce prolongement du film original, le réalisateur a su comment intensifier la détresse de Dumbo, symbole d’innocence pure, en le plaçant au centre de grands espaces industriels qui le déstabilisent. La mise en scène met en valeur habilement les émotions de l’adorable animal mutique, par l’intermédiaire de la caméra qui épouse son point de vue. Cette vision subjective permet de renforcer l’empathie qu’éprouve le spectateur à l’égard de l’éléphanteau tout autant que le malaise de celui-ci face à l’environnement qui l’entoure. D’après un scénario d’Ehren Kruger (Transformers, Ghost in the Shell), l’action de l’histoire met en avant une troupe d’artistes en désuétude autour de l’éléphanteau rejeté, le contexte de la fin de la Première Guerre mondiale signant la fin des cirques artisanaux face à l’essor des grandes entreprises industrielles aux Etats-Unis. De ce parti-pris, Burton en tire avec brio une histoire d’émancipation de personnages désaxés face à un système écrasant, servie avec un humour sardonique et une émotion à fleur de peau.

Parmi le catalogue de réadaptations des classiques Disney, Dumbo revisité par Tim Burton figure comme une réinterprétation des plus étonnantes. Le cinéaste originaire de Burbank arrive à renouer avec l’esprit du film d’animation tout en se réappropriant les fondements de cette fable sur la différence. Plaidoyer humaniste, le long-métrage est à la fois une invitation pour chacun à croire en son potentiel intérieur et un portrait doux-amer de la condition des artistes, dont Burton injecte une énergie folle pour représenter avec acidité les dessous de la société du spectacle. Auréolé d’un casting solide, d’une direction artistique impressionnante et d’une musique lyrique, Dumbo version 2019 dispose d’un facteur d’émerveillement pour tout âge, semblable à son modèle d’origine, tout en livrant une fantaisie carnavalesque, poétique et créative, propre aux obsessions de Tim Burton en tant que conteur des temps modernes.    

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