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Suits

Dans la catégorie série judiciaire, je demande la fille. Ou la petite sœur. Ou, tout simplement, la petite nouvelle (qui ne l’est plus tellement, 4 saisons déjà au compteur). Car oui, Suits a tout d’une grande et arrive après des monstres du genre (Law & order, Boston Justice, the Good Wife pour ne citer qu’elles). Mais étant diffusée sur une chaîne peu aimée de nos distributeurs français (USA Network) elle n’a pas fait grand bruit jusque-là, bien que réalisant de très bon scores d’audience Outre-Atlantique.

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Cruelle injustice pour ce procédural de grande qualité signé Aaron Korsch. Ancien conseiller financer à Wall Street devenu scénariste, il s’allie à Sean Jablonski (ancien showrunner de Nip/Tuck) pour produire Suits, largement inspiré de son expérience professionnelle à New-York, troquant les investisseurs pour des avocats. Grand bien lui en a pris.

Mike Ross (Patrick J. Adams), petit génie à la mémoire photographique qui vit en passant l’examen du Barreau pour d’autres – il en a lui-même été exclu pour tricherie – se fait embaucher, dans des circonstances rocambolesques, par un des plus gros cabinets d’avocats de New York. Il y sera l’assistant d’Harvey Specter (Gabriel Macht), arrogant avocat usant de son charme avec l’insolence de ceux à qui tout réussit.

Rassurez-vous cependant, Suits ne sombre jamais dans la facilité. Le rapprochement du golden boy et du faussaire (ce « duo improbable », poncif usé jusqu’à la corde par les séries US) bien que fort prévisible au vu du pitch de départ, va vous régaler.

« Characters welcome », la devise publicitaire de USA Network pourrait servir de slogan à Suits. Si le pilot joue largement sur l’opposition évidente des deux personnages centraux, le prisme ne cessera de s’élargir ou se réduire à l’envi tout au long des 4 saisons crées à ce jour.

Rapidement, voir Harvey s’humaniser au contact de l’empathique Mike, bleu plein de talent et de fraîcheur n’aura rien de convenu ; tout comme voir Mike flirter à chaque saison plus avec les limites de la morale et de la loi n’aura plus rien d’un ressort narratif prédéfini. Professionnelles ou personnelles, les relations entre les protagonistes sont d’une finesse et d’une profondeur qui n’a rien à envier à des séries plus clairement élitistes.

Pas de huis-clos en salle d’audience ici, dans Suits l’essentiel est ailleurs. Tant parce que le but assumé d’Harvey est de régler à grands coups d’arrangements les litiges pour ses clients, mais aussi parce que les relations sont sans cesse la mise en abyme de ce principe de départ.  Dans ce New-York stylisé, ce New-York fantasmé de l’argent, des puissants et de l’élégance absolue,  le compromis (conscient ou non) est partout : avec les autres, et avant tout avec soi-même.  Suits, (costards dans le texte, surnom donné aux avocats), ce n’est pas seulement le costume Armani taillé sur mesure qui vous ravira l’œil à l’écran, c’est aussi le déguisement endossé plus ou moins volontairement par chacun qui ravira vos neurones.

Comme dans toutes les grandes séries, l’explication, la vérité du moment, ne sont pas uniques ; elles sont laissées libres à l’interprétation du spectateur.

Le casting quant à lui, est aussi savoureux que multiple, et le soin accordé à chacun pousserait presque à penser qu’il n’y a pas de personnages secondaires. Certainement, aucun de second rang.

Louis Litt, l’associé teigneux, ennemi consentant d’Harvey participe dans un premier temps grandement aux ressorts comiques du show, pour laisser place à une profondeur travaillée avec une subtilité magistrale. Rick Hoffman endosse le costume avec un talent qui crève l’écran dès les tous premiers épisodes, pour ne jamais se démentir quelle que soit, au fil des saisons, la trame accordée au personnage.

Concernant les personnages féminins, on touche au grand art. Suits se paie le luxe d’un casting d’actrices méconnues (ou presque) sans faute aucune, et pousse le vice jusqu’à faire de l’ombre aux hommes, dans un monde professionnel viril à l’extrême, dans une série qui porte jusqu’au nom d’un accessoire masculin. Des femmes d’une féminité absolue et revendiquée qui plus est.

De Jessica Pearson (Gina Torres), patronne sensuelle à l’intelligence acérée, à Donna (Sarah Rafferty), secrétaire rousse incendiaire et subtile à la fois, en passant par Rachel (Meghan Markle), paralegal sulfureuse et pleine d’ambition dont Mike tombe rapidement amoureux, Kosch et Jablonski écrivent et filment magistralement toutes les facettes opposées et complémentaires d’un même genre. C’est délicat, complexe, accompli, assumé. C’est moderne et ça vaut son pesant d’or dans le carcan que reste aujourd’hui encore le show télé, qui plus est grand public.

On en redemande et on applaudit bien fort l’audace et l’intelligence d’écriture et de réalisation. (Mentionnons également l’arrivée en saison 2 du personnage de Sheila, incarnée par Rachael Harris qui montre une fois de plus combien Suits aime ses femmes.)

 Dans Suits rien n’est jamais rigide, chaque épisode se justifie à lui seul et s’intègre à la fois dans la trame complète, mêlant avec brio le meilleur du « case of the week » et du legal drama global.

Suits, c’est du divertissement de haute volée qui ne se prend pas pour ce qu’elle n’est pas, sans s’excuser de devenir grande au fur à mesure des saisons.

Les dialogues sont enlevés, les citations de répliques cinématographiques savoureuses et récurrentes, on choie un spectateur qu’on respecte et qu’on considère. On lui offre d’ailleurs deux formidables acteurs de la série la plus en vue du moment (Game of Thrones – Michelle Fairley et Conleth Hill) en saison 3 sur un plateau d’argent, comme un clin d’œil, une récompense à un public pris en compte comme part intégrante.

De références à la pop culture comme aux grands classiques en passant par une création stylisée et originale au sein d’un genre (le procedural américain) maintes fois traité à la télévision, Suits réussit l’exploit de l’innovation. C’est un cocktail explosif de fun et d’intelligence.

 A ce point de réussite, on n’a plus qu’à applaudir. Et se précipiter devant son écran.

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