Femme de légende

Alexandra David-Néel

Alexandra David-Néel (1868-1969) reste aujourd’hui relativement peu connue du grand public. Qui se souvient que cette française fut en 1924 la première européenne à pénétrer dans la cité interdite, Lhassa, au Tibet?

Il faut dire que la consonance anglo-saxonne de son nom incite peu les français à se souvenir de la femme aux semelles de vent… Et pourtant cette femme éprise de liberté fut chanteuse d’opéra, tibétologue, orientaliste, franc-maçonne, écrivain, journaliste et exploratrice! Le moins que l’on puisse dire c’est qu’en 101 ans, elle a eu une vie bien remplie…

C’est à Saint-Mandé, dans le Val-de-Marne, qu’elle naît le 24 octobre 1868. Son père est instituteur républicain et franc-maçon, ami du géographe anarchiste Elisée Reclus

 

, qu’Alexandra côtoiera durant toute son enfance. Sa mère, catholique pratiquante, est belge d’origine scandinave et c’est d’ailleurs à Bruxelles qu’Alexandra passe la plupart de son enfance. Très jeune, Alexandra révèle un caractère rebelle, contestataire et épris de liberté. Elle pratiquera l’art de la fugue jusqu’à sa majorité, fuyant ce foyer bourgeois, austère et sans amour. Elle tranche avec le reste de sa famille et les jeunes filles de son époque… Les conventions??? Elle ne connait pas!
«Mes parents, comme la plupart des parents-poules qui ont couvé, sinon un aigle de grande taille, du moins un diminutif d’aiglon épris de libre vol à travers l’espace, ne comprenaient rien à cela et, quoique pas plus méchants que d’autres, ils m’ont causé plus de mal que ne l’aurait fait un ennemi acharné. »
Sa seule et unique envie, son désir le plus profond : voyager! Pour preuve cette incroyable anecdote: A 18 ans, elle part de Bruxelles en vélo pour aller jusqu’en Espagne !!! Serait-ce le premier tour de France de cyclisme féminin? Rien ne semble lui faire peur… et ce n’est que le début!

Influencée très jeune par les amis de ses parents, Alexandra s’intéresse aux idées anarchistes qui l’amènent au féminisme. Elle collaborera d’ailleurs au journal féministe La Fronde, fondé par la grande Marguerite Durand. Mais le journalisme, comme vous le savez à présent, ne fut qu’une des multiples activités d’Alexandra. Et encore une fois, elle tranchera avec les féministes de son époque, voulant mettre l’accent sur l’indépendance financière des femmes, ce qui pour elle était une des problématiques primordiales de la cause. Parallèlement, elle atteindra les hautes sphères de la franc-maçonnerie et écrira un traité anarchiste révolutionnaire – rejetté car écrit par une femme, un comble!
Alexandra étudie les philosophies orientales à Londres, puis s’installe à Paris pour entreprendre à la Sorbonne des études de langues orientales. A cette occasion elle visite à de nombreuses reprises le musée Guimet. Sa vocation est née: l’Asie.

Dans le même temps, elle poursuit des études musicales et lyriques et commence une carrière à succès qui l’amène à voyager. Durant des années, Alexandra parcourt les opéras du monde entier endossant des rôles prestigieux dans des lieux qui le sont tout autant. A Hanoi, elle est Première chanteuse de l’Opéra et interprète Violetta dans la Traviata. Suivront les Noces de Figaro, Carmen et bien d’autres… Mais elle abandonne bien vite cette carrière qui ne lui correspond pas. Elle voyage certes, mais au cœur des grandes villes bruyantes alors qu’elle rêve de désert, de méditation, de chants tibétains…

En effet, quelques années auparavant, en 1890-1891, grâce à l’héritage d’une parente, elle a la chance de visiter l’Inde du nord au sud et d’est en ouest, jusqu’aux confins de l’Himalaya, et de découvrir de plus près le sanscrit et les musiques indienne et tibétaine. Elle est émerveillée, envoûtée… Elle reviendra, elle le sait.

Mais avant cela, après l’arrêt de sa carrière de chanteuse, la jeune femme décide de faire un petit tour en Afrique du Nord pour écouter les muezzins et parfaire sa connaissance du Coran. Et c’est à Tunis qu’elle débarque en 1904 et qu’elle rencontre le séduisant ingénieur des chemins de fer Philippe Néel. Il tombe amoureux de la singulière et belle aventurière et Alexandra accepte de l’épouser, elle a alors 36 ans. Un mois plus tard, l’oiseau libre qu’est Alexandra commence à perdre ses plumes, elle est au bord de la dépression. Philippe comprend qu’il va devoir ouvrir la cage de sa belle. Femme au foyer? Jamais!!!

En août 1911, Alexandra reprend la route et elle s’envole vers cette irrésisitible Asie dont les mystères l’envoûtent et l’attirent inexorablement. Son mari, plutôt compréhensif, finance son voyage sans savoir que ce n’est que quatorze ans plus tard, après un périple incroyable, qu’il la reverra…

A l’assaut de son destin, elle arrive au Sikkim en 1912 (état du nord de l’Inde, dans l’Himalaya) et se lie d’amitié avec le souverain de ce petit état, qui lui permet de parcourir tous les monastères et d’accroître encore sa connaissance du Bouddhisme. C’est d’ailleurs dans l’un de ses monastères qu’elle fera une rencontre déterminante. Le jeune Aphur Yongden deviendra son fidèle compagnon de route ainsi que son fils adoptif. Tous deux se retirent en ermitage à 4000 mètres d’altitude et profitent des enseignements de nombreux ermites. De cet endroit, elle n’est pas loin du Tibet où elle pénétrera deux fois, ce qui lui vaudra d’être expulsée du Sikkim.

Mais on se souvient de cette jeune fille qui a fait le tour de France en vélo, il en faut plus pour la décourager! Elle ne peut revenir en Europe car c’est la guerre de 14-18. Toujours avec son compagnon de route, elle s’embarque pour le Japon mais comprend très vite qu’elle ne s’y plaira pas!Trop peuplé, trop dense, trop pluvieux…Mais elle en profite comme toujours pour en apprendre davantage et rencontre de nombreux philosophes. Elle s’embarque rapidement pour la Corée puis la Chine. Avec son fidèle compagnon, elle traverse la Chine d’est en ouest, le Désert de Gobi et la Mongolie, non sans de nombreuses difficultés. Elle décide un jour qu’il est temps de retourner… au Tibet! Avec la folle idée de pénétrer dans la ville sacrée, toujours interdite aux occidentaux.

Entre 1921 et 1924, elle parvient enfin, déguisée en mendiante, à pénétrer dans Lhassa. Ils y séjourneront quelques mois, profitant de chaque instant pour visiter de fond en comble la ville et ses plus grands monastères. Et de décrire à ses futurs lecteurs occidentaux  tout ce qu’elle voit, comprend et ressent. Cependant, un détail la fera démasquer. Tous les matins, celle-ci va faire sa toilette à la rivière, attitude étrange pour une mendiante. Elle doit donc quitter Lhassa, ce détail lui coûte cher…Mais après avoir parcouru des milliers et des milliers de kilomètres, s’être assise sur le toit du monde, avoir subi des hivers rigoureux, rencontrés des êtres incroyables à travers l’Asie toute entière, Alexandra se pose une question. Où peut-elle aller après 14 ans d’aventures incroyables???

Elle rentre donc en France et c’est à Digne qu’elle se fixe en 1928. Elle se sépare de son mari, devenu pour elle un ami (une vraie relation d’amitié les liera jusqu’au bout). Elle se fait construire son propre temple, Samten-Dzong. Elle y écrit de nombreux ouvrages relatant ses voyages autour du globe et ses rencontres avec les plus grands mystiques. Toujours en compagnie de son fils adoptif, elle parcourt l’Europe pour relater son histoire lors de conférences.

Vous pensiez que c’était son dernier voyage??? C’est peu la connaître. Nous sommes en 1937, elle a 69 ans et décide de repartir vers l’Orient et notamment pour la Chine en empruntant le Transsibérien. Elle y rencontrera les pires difficultés, en pleine guerre sino-japonaise. Elle fuit les atrocités de la guerre et se réfugie en Inde avant de rentrer pour la France (presque 10 ans après tout de même) car son mari, son ami, meurt en 1941. Elle a 78 ans. Elle continue d’écrire, de publier, d’intéresser et de parcourir l’Europe pour raconter son incroyable vie et ses découvertes sur les cultures asiatiques.

Alexandra, dans sa maison de Digne, commence à vieillir, difficile à supporter pour une femme aussi indépendante et pleine d’énergie, d’envie et d’espoir. Et c’est son fils adoptif, son compagnon de 40 ans de voyages, qui finit par la quitter alors qu’il a trente ans de moins qu’elle. Malgré la vieillesse, les rhumatismes, elle exprime son désir de retourner là-bas… une dernière fugue. Et à la surprise générale, à l’âge de 100 ans et demi elle fait de nouveau renouveler son passeport. Mais elle n’aura pas le temps de l’utiliser. Elle part pour son ultime voyage en 1969 à l’âge de 101 ans. Selon ses dernières volontés, ses cendres, ainsi que celles de son fils adoptif, seront dispersées dans le Gange, en 1973.

Ultime reconnaissance, le Dalai-Lama viendra plusieurs fois visiter le temple d’Alexandra à Digne pour rendre hommage à cette femme téméraire qui a fait connaître le Tibet aux occidentaux au mépris de sa vie et de tous les dangers.

Incroyable destin que celui de cette petite franco-belge qui a vécu sa passion jusqu’au bout et est devenue la reine incontestée de la culture orientale. Tous au long de sa vie, Alexandra n’a eu qu’une envie, aller toujours plus loin, toujours plus haut, démontrant par là qu’aller au bout de ses rêves, de ses envies, même les plus folles, n’est pas impossible. Elle est un exemple pour tous et toutes. Une femme au caractère fier et au tempérament de feu. Une aventurière à qui rien ne semblait faire peur, même Indiana Jones fait pâle figure à côté de cette incroyable exploratrice. Exploratrice de continents, de pays, de cultures, de coutumes, des âmes… Alexandra a effectué un travail titanesque et reste une femme unique en son genre.

Alexandra David-Néel, le site officiel:

http://www.alexandra-david-neel.org/index_stat.htm

Bibliographie (impressionnante):

http://www.alexandra-david-neel.org/francais/bibl0.htm

Les livres coup de coeur:

L’Inde où j’ai vécu

Voyage d’une parisienne à Lhassa

Hommage en images:

http://www.dailymotion.com/video/x9nebs_alexandra-david-neel-hommage_shortfilms

Pièce de théâtre, extrait:

http://culturebox.france3.fr/all/19303/alexandra-david-neel-mon-tibet–un-huis-clos-fascinant#/all/19303/alexandra-david-neel-mon-tibet–un-huis-clos-fascinant

Alexandra David-Néel, le film-documentaire:

http://www.evene.fr/cinema/films/alexandra-david-neel-du-sikkim-au-tibet-interdit-8537.php

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