Cinéma Jeunesse

Le fabuleux voyage d’Alice au Pays du Cinéma

Premières virées cinématographiques :

Lewis Carroll, célèbre mathématicien et photographe, a marqué d’une façon troublante le monde avec sa folle œuvre littéraire « Les Aventures d’Alice au Pays des Merveilles ». Toutes les cultures mondiales s’en retrouvent bouleversées, et l’entreprise cinématographique ne tarda vraiment pas à toucher à ce livre incontournable. C’est précisément en 1903 que naquit sur pellicule la première d’une longue série de visions variées du roman. D’une durée de 17 minutes environ, ce petit film d’époque est mis en scène par Cecil Hepworth et Percy Stow, dont le rôle principal est tenu par May Clark. Cette toute première adaptation cinématographique issue de la Grande-Bretagne est l’une des plus importantes car non seulement c’est l’un des premiers films datés de l’invention du Cinéma, mais c’est aussi la seule transposition du roman vue par Alice Liddell, l’inspiration de l’auteur.

Une troisième (la deuxième a été  faite par adaptation filmique est projetée en 1933, réalisée par Norman Z. McLeod. Avec Charlotte Henry, Edward Everett Horton, Gary Cooper, Cary Grant et W.C. Fields, tous célèbres à l’époque, ce film américain est une transposition complète des deux livres, utilisant les moyens de l’époque, à savoir des doublures jouées dans des costumes

Autres visions diverses :

S’ensuivit alors un nombre gigantesque d’à peu près vingt-trois adaptations des deux ouvrages portées sur l’écran. Toutes les matières de films y contribuent : films, téléfilms, animations et même une série télévisée. « Alice au pays des merveilles » est un sujet récurrent dans l’entreprise du cinéma, car elle fait appel à la créativité de plusieurs réalisateurs ou artistes connus, comme Terry Gilliam (Jabberwocky, 1976, adaptation du poème original) ou, en cours de tournage, Marylin Manson (Phantasmagoria). De même, le thème propre du livre (monde déséquilibré par rapport à la réalité) est repris de diverses façons (Matrix, Tideland, Coraline, etc…).

Deux visions majeures de l’œuvre littéraire :

Cependant, deux œuvres cinématographiques ont marqué définitivement l’image de ce livre que chacun se faisait. Commençons par la plus connue :

Le grand défunt Walt Disney vouait un amour profond pour l’œuvre de Lewis Carroll. Il commença dès 1923 par une série de courts-métrages, « Alice in Cartoonland », où il entraîna une petite fille en chair et en os dans le monde de l’animation. Voulant ce même mélange d’acteurs et animation classique dix ans plus tard, il était obligé d’abandonner cette idée pour cause de manque de budget. Sorti en 1951, le dessin-animé de Walt Disney est un film qui a marqué les générations d’abord négativement, dont certains parents reprochaient le manque de logique. Au fil des ans, bien que ce ne soit pas la parfaite adaptation du bouquin, cet Alice-là est devenu un classique d’animation qui ne laisse personne indifférent.

Enfin, voici une adaptation complètement à part dans le cycle des autres. Original, soigné esthétiquement parlant (le stop-motion toujours aussi incroyable !), cette transposition du roman de Carroll de Jan Svankmajer, réalisateur tchèque, propose une idée totalement géniale, en faisant du Pays des merveilles une version parallèle des objets ou personnes connus d’Alice (le lapin blanc étant son lapin apprivoisé, etc…) tour à tour magnifique et horrifique

ALICE AU PAYS DE TIM BURTON

Retrouvailles amères :

Tim Burton, grand conteur asocial du cinéma, avait depuis longtemps l’ambition d’apporter sa touche personnelle à l’univers imaginé par Lewis Carroll. Selon lui, aucune autre adaptation cinématographique n’avait su donner principalement une personnalité forte au personnage principal, passant d’un fou à l’autre sans émotion. Voulant, comme Walt Disney à l’époque, mélanger le « live » aux techniques d’animation, il fut néanmoins obligé malgré lui de retourner chez Mickey, seul studio possédant encore les droits d’adaptation du livre, ce qui  le ravît peu.

Souvenirs tièdes chez Disney :

A peine entré dans la production en 2008, le studio impose à son ancien élève l’utilisation des images de synthèse et la technique de la 3D, comme support d’animation. D’abord dubitatif, Burton en ressortira ravi de l’expérience de la conversion 3D (il voulait à tout prix garder une caméra classique, ce qui énerva au passage James Cameron et quelques fans du phénomène Avatar). Ayant gardé ses acteurs fétiches (Johnny Depp, Helena Bonham Carter, Christopher Lee…) et sa version graphique de son film (Disney voulait en vain censurer le sourire du Chat de Cheshire !),

le cinéaste a voulu se démarquer des autres versions connues, en adaptant une nouvelle histoire avec l’univers original du récit, scénarisée par Linda Woolverton (Le Roi Lion, La Belle et la Bête…), basé sur le poème du Jabberwocky issu du deuxième livre, et plus particulièrement l’illustration ci-dessous, représentant le monstre en question combattant un chevalier armé d’une épée, qui semble être Alice, d’où ses cheveux dorés.

Grand succès au pays merveilleux :

Sorti sur grand écran le 5 mars aux Etats-Unis et le 24 mars en France, le nouveau-né de Burton réalisa le plus grand succès financier de son père, en rapportant mondialement plus de 960 346 000 dollars et en remportant son pari haut la main (budget initial : 200 millions de dollars). Etant président du 63e festival de Cannes ce mois-ci, Tim Burton vit un instant de gloire dans toute sa carrière professionnelle.

Alice de Burton, ou la lutte semi-gagnante du réalisateur contre son entreprise :

Ayant attendu une nouvelle excursion dans le monde de Burton depuis son fabuleux Sweeney Todd, j’ai eu grand plaisir à retourner dans ce pays fait de merveilles trois fois, transporté dans la technique du 3D Relief. Et bien, ma foi, ce fut fort agréable !

L’œuvre de Burton nous propose tout d’abord un voyage graphique des plus fascinants. Son univers proposé  est parfaitement abouti dans tous ses contrastes : fourmillant de croustillants détails bien définis et de clins d’œil jouissifs à sa filmographie (l’arbre de Sleepy Hollow, les sculptures en herbe d’Edward aux mains d’argents), le cinéaste nous plonge dans un monde unique et toujours aussi délicieux à contempler, de par ses décors foisonnant d’idées esthétiques ravissants et loufoques, ses personnages et effets spéciaux incroyables de réalisme (la tête gonflée de la Reine Rouge, les animaux tel que le chat ou le lapin…). De ce point de vue là, Tim Burton a réussi un mariage éblouissant entre sa patte si particulière et celle établie par Lewis Carroll dans son livre et un tour de force esthétique magnifique et magique, dont il peut être vraiment fier, lui qui d’habitude ne se sent pas à l’aise dans les technologies actuelles.

Etant ma vraie expérience en 3D au cinéma (je ne connaissais que la technique avec les lunettes vert-rouge ou bleu-rouge jusqu’à présent), j’ai eu un plaisir immense à  me laisser transporter dans cette version en relief, qui utilise le concept intelligemment en nous laissant l’impression d’être devant les personnages (le chat du Cheshire, un régal dans ce format-là !) ou acteur de la scène. Ce fut pour ma part la meilleure façon de rentrer dans un film tel que celui-ci, qui étonnera sûrement certains avec sa palette numérique variée.

Du point de vue de l’adaptation, Burton est resté fidèle à l’esprit de l’œuvre originale (on retrouve ce style de mots inventés comme plussoyance par exemple) tout en assemblant certains aspects à son univers propre (les têtes coupées dans les douves du château, etc…). Alors certes, le film est porté par un scénario des plus classiques (une sorte de « Hook » avec un combat manichéen à la fin), mais le réalisateur a tout de même le mérite de ne pas faire une transposition stricte de l’histoire, mais bien une relecture rafraîchissante des deux livres. Avec un tel changement, Burton a réussi malgré tout à garder le thème principal qui est l’évolution mentale d’Alice par un voyage initiatique. Ici, nous avons une jeune fille de 19 ans en recherche de son identité dans la société et surtout mal adaptée à son époque, une société victorienne peu enviable dictatrice de ses choix (on reconnaît par ailleurs le Burton asocial avec cette époque morne et presque effrayante !), qui finit par avoir confiance en elle et traçant son propre destin, le Jabberwocky symbolisant quelque part sa bête noire intérieure. L’histoire reste en plus efficace malgré cette simplicité au niveau des évènements déroulés.

Malgré cela, le spectacle est accompagné par une galerie de personnages attachants, développés et superbement interprétés : Alice a définitivement la meilleure psychologie portée sur écran, magnifiée par le jeu incroyable et subtil de Mia Wasikowska ; le Chapelier Fou se voit attribuer un charisme hors norme avec sa schizophrénie tour à tour délirante, énigmatique et étonnante et le jeu toujours aussi impeccable de Johnny Depp (fausse note : une danse pas inutile mais incongrue, sorte de revanche du studio voulant au départ Michael Jackson dans le rôle) ; la Reine Rouge (mélange de la Reine de Coeur, de la Reine rouge et de la Duchesse) transformée en marginale pitoyable et délirante mais attachante, burtonien comme Alice et le Chapelier, jouée avec brio par Helena Bonham Carter ; les animaux et autres personnages tous attachants et extravagants, en particulier le Lièvre de Mars totalement félé et le Chat du Cheshire charismatique à souhait, sublimé par l’impressionnante voix de Stephen Fry. Seule la Reine Blanche manque de développement, ce qui est dommage vu son potentiel.

Soit dit-en-passant, il est certes difficile d’aimer une adaptation d’une oeuvre surtout quand celle-ci traite sur le rêve d’un enfant, ce qui fait appel à l’imagination de chacun, mais essayez d’oublier un peu votre vision pour apprécier plus celle d’une autre personne. Voici souvent la clef pour aimer une vision différente de la nôtre.

En conclusion, Alice au Pays des merveilles version Tim Burton est une formidable relecture du mythe, gardant sa folie (les personnages accusent Alice d’être la « fausse » et la rejettent) et le thème principal, avec un personnage principal magnifique, et portant des prouesses esthétiques presque exceptionnels et des acteurs vraiment parfaits, suivi d’une musique certes discrète mais belle. Malgré un scénario trop classique mais efficace, un manque de durée certain pour développer quelques personnages, ce film reste une très bonne oeuvre cinématographique à regarder et au sein de la carrière de Tim Burton.

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