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Les supermarchés virtuels

A première vue, cela semble tellement simple. En un clic, on croit que l’on peut entrer sans montrer patte blanche. Erreur. Car avant de faire son marché, il faut d’abord se constituer soi-même une notice d’utilisation. Qui sait, on peut très bien se retrouver parmi les nouvelles promotions du jour, côtoyant d’autres produits en talons aiguilles ou bien cheveux gominés, installés sur un rayon. Le consommateur consommable… Un questionnaire, une annonce et des photos plus tard, on y est. Les portes du supermarché de l’amour sont ouvertes.

Dans ces magasins si particuliers, point de chariot. On circule -presque- librement entre les produits. Presque, car ici, on passe à la caisse avant d’avoir pu choisir quoi que ce soit. Peut-être que le concept se veut branché, façon bar ou boîte de nuit qui s’ignore, mais toujours est-il que la coutume veut que l’entrée soit généralement payante au moins pour les hommes. Délestés de quelques billets virtuellement réels, on déambule, on s’arrête devant les packagings qui se veulent attrayants et on lit les notices lorsqu’elles y sont. On observe attentivement les caractéristiques pour savoir si elles ne seraient pas susceptibles de provoquer chez nous une belle allergie. Certains préfèrent consommer sans matières grasses, d’autres s’aventurent du côté des produits périmés depuis des lustres… Après tout, puisqu’on a payé, autant se donner le choix. « Vous ne l’auriez pas en plus jeune et plus romantique ? » « Et sans la moto, c’est possible ? ».

On peut y revenir quand on veut, pour peu qu’on le veuille vraiment, tant que l’indigestion n’attaque ni le coeur ni le cerveau. Comme toute grande surface, ces supermarchés sont réapprovisionnés en produits frais tous les jours. Mais la plupart du temps, en cherchant sans effort, on retrouve les mêmes marchandises, qui sont là depuis que Moïse a écarté les flots, que Mammouth n’était pas encore Auchan, bref, à peu près depuis la nuit des temps numériques.

Une chose est sûre : ici, rares sont les personnes qui viennent uniquement pour contempler la poussière qui s’accumule sur les étagères. On vient pour faire ses courses. Point d’humanité, car derrière son écran, on veut de la chaire fraîche, et on en oublie presque la civilité. Pire que du bétail, chacun est aussi bien considéré qu’un pot de Nutella. D’autres, moins chanceux, sont plutôt dans la lignée des rillettes. Certains ont la chance de tomber sur le produit miracle, tant vanté par les clichés de la société, ce fameux produit qu’on attendait en magasin depuis tellement longtemps qu’on en venait à douter de son existence. Aucune obligation d’achat, mais la firme ne rembourse certainement pas en cas de non satisfaction.

Bref, ces supermarchés virtuels qui prônent les sentiments en boîtes surgelées, et qui font payer pour un peu d’amour, sont-ils une grosse arnaque ou bien l’incontournable bouée de sauvetage des coeurs de demain ? Si vivre avec son temps implique de se vendre comme de la nourriture pour palier à sa solitude, pas étonnant qu’il y ait tant de célibataires à notre époque…

Article co-écrit avec Caroline Pineau

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