
Que se passerait-il si vous vous retrouvez sur une île déserte en compagnie de votre pire ennemi ? Voici le postulat de départ de Send Help, nouveau film de Sam Raimi, connu pour les trilogies Evil Dead (1981-1993) et Spider-Man (2002-2007). Ce réalisateur est avant tout admiratif du cartoon et de la comédie slapstick, terme anglais qui désigne un effet humoristique porté sur les chutes et la violence physique exagérée. Inspiré par cette mécanique comique, utilisée à son plein potentiel par Tex Avery ou Laurel et Hardy, il a su développer tout au long de sa carrière une mise en scène survoltée, enchaînant différents valeurs de plan avec un rythme effréné, tout en expérimentant différents genres, comme le film d’horreur, la comédie ou même le western. Dans Send Help, Raimi aborde le film de survie d’une manière percutante, offrant à ses deux acteurs-vedettes une occasion de briller dans des rôles hauts en couleurs.

Le personnage principal de l’histoire est présenté au spectateur par le biais de gros plans de sa tenue vestimentaire un brin négligée. Il s’agit de Linda Liddle (Rachel McAdams), cadre au service d’une société de gestion financière, qui est compétente mais solitaire et réservée. Humiliée au travail, elle attend fébrilement une promotion. Hélas, Bradley (Dylan O’Brien), fils de son défunt patron fraîchement nommé à la tête de l’entreprise, la méprise à cause de son accoutrement. À la suite d’un accident d’avion survenu lors d’un voyage d’affaires à Bangkok, les deux collègues se retrouvent échoués sur une île déserte. Ils vont passer par tous les états pour pouvoir survivre. Le long-métrage est entièrement dédié à l’évolution de Linda et sa relation tumultueuse avec son patron Bradley. Ce dernier, jeune homme devenu un supérieur hiérarchique par népotisme, se montre hautain et ressent un véritable dégoût envers cette employée maladroite – comme en témoigne le plan insistant sur le morceau de thon resté sur le coin de la bouche. Sur ce point, la mise en scène de Sam Raimi reste dynamique même au sein d’un cadre de travail, afin d’illustrer avec un humour acerbe les rapports de force entre les protagonistes. L’employeur arrogant et l’employée effacée ont des positions antagonistes, et ce dès le début du film. Or, ces portraits grossiers, à la limite de la caricature, ne sont là que pour mieux prendre à rebours les attentes du public. Une fois que l’action se déroule sur l’île, les rapports de domination s’inversent à tel point que les évènements prennent une tournure saisissante et joyeusement viscérale. Bradley ravale peu à peu sa fierté lorsque Linda se montre sous un nouveau jour. De cette manière, l’île devient une sorte de catalyseur agissant directement sur le comportement des naufragés, chacun ôtant le masque social pour révéler sa véritable personnalité manipulatrice. De ce point de vue, le long-métrage repose sur les interactions entre les deux acteurs. D’un côté, l’interprétation de Rachel McAdams (qui a l’air de s’amuser sans retenue !) procure une certaine richesse au rôle grâce à ses expressions profondément ambiguës, tour à tour malicieuses et menaçantes. De l’autre, Dylan O’Brien se révèle terriblement convaincant dans la peau d’un jeune entrepreneur exécrable. Sam Raimi travaille en particulier l’effort physique rendu par ses comédiens à l’image et ne lésine pas sur une violence graphique et burlesque, proche d’un cartoon gore, notamment une scène de chasse proprement excessive et délirante. S’il souffre d’un rythme inégal et de quelques retournements de situation prévisibles, le film surprend en mélangeant brillamment les genres, à l’image de la dynamique instable entre les personnages centraux. Passant subitement de la romance à l’horreur tout en assumant un humour sardonique, Send Help est non seulement une fable cruelle sur le monde du travail mais également un divertissement ludique dans sa manière de déplacer l’empathie du spectateur d’un personnage à un autre.


Sorti au cinéma depuis le 11 février, Send Help est une petite surprise qui ne cesse de déjouer les stéréotypes présentés en amorce de l’histoire pour mieux étendre un jeu de massacre hilarant et poignant. Après avoir livré un film de commande pour Marvel Studios, à savoir Doctor Strange in the Multiverse of Madness (2022), Sam Raimi renoue avec un esprit de sale gosse dans cette production dotée d’un budget relativement réduit. À partir d’un scénario écrit par Mark Swift et Damian Shannon, le réalisateur de Jusqu’en enfer (2009) prend le canevas d’une robinsonnade et détourne la dialectique entre le maître et l’esclave. En mettant en scène des personnages qui multiplient les coups bas, il laisse libre cours à son goût pour le slapstick et se montre généreux en violences physiques. Ce parti-pris a pour but de confronter le spectateur à la noirceur de l’âme humaine de la même manière qu’un autre long-métrage du même cinéaste intitulé Un plan simple (1998), film noir brillant mais méconnu. Cela dit, Send Help rompt avec le déroulement supposément dramatique des scènes de catastrophe pour se défaire des conventions d’un genre précis. Il résulte de cette comédie grinçante un véritable sentiment de plaisir, une émotion libératrice autant pour les spectateurs que pour les personnages à l’écran.




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