Joe Dante : rétrospective à la Cinémathèque française

A l’occasion du 5ème festival international du film restauré intitulé Toute la mémoire du monde, du 1er au 5 mars, Joe Dante, parrain du festival, était présent à la Cinémathèque française, le temps d’une master-class pour présenter un de ses films The Second Civil War et bien entendu revenir sur sa carrière.

Qui est Joe Dante ?

Joe Dante est un cinéaste à la filmographie hétéroclite mais en tout point fascinante. Ayant pour seul véritable succès public et commercial Gremlins, Dante vient pourtant de loin et transmet la vision d’un cinéma critique et malicieux, qui assume la réappropriation des codes de genres en y glissant une folie burlesque.

Véritable cinéphile, Joe Dante fait toujours preuve de lucidité quand il se met à la réalisation d’un film. Il tient à rendre chacun de ces longs-métrages le plus respectueux envers son public tout en sachant le surprendre. Ainsi, chacun de ses films établit un jeu malicieux entre les attentes du spectateur et le résultat final.

Fort d’un sens de l’humour particulièrement mordant, Joe Dante a une réputation très mince auprès du grand public, essentiellement connu pour ses Gremlins. Pourtant, sa carrière mérite une plus grande attention, tant elle a su marquer l’industrie cinématographique en brisant les cadres de convention hollywoodiennes et en apportant un imaginaire cocasse et subversif à une génération de cinéphiles en herbe.

La master-class Joe Dante par Joe Dante

Master-Class par Joe Dante, une enfance de cinéphile

Le 4 mars, une master-class a été organisée en présence de Joe Dante, qui est revenu sur sa carrière. Le cinéaste fut d’abord un jeune adolescent, né le 28 novembre 1946 au New Jersey, qui arpentait les cinémas les plus proches à la recherche de nombreuses projections de films.

Dante décrit sa génération comme garante d’une cinéphilie féconde, car à cette époque on regardait continuellement des films, que ce soit dans les salles obscures ou à la télévision. Biberonné par les dessins-animés, Joe Dante fut l’un des seuls enfants à aller au cinéma tous les samedis après-midi avec deux projections à la suite.

Master-Class par Joe Dante, l’insoumis

Voulant au départ être réalisateur de dessins-animés du fait de sa passion pour le cartoon, Joe Dante fit partie finalement de la génération de cinéastes formés à la New World Pictures, studio dirigé par Roger Corman, parrain de la série B. Dès 1970, il travaillait d’annonces, puis Corman lui donne la possibilité de réaliser un premier long-métrage avec Piranhas en 1979.

Dante a donc appris le métier sur le tard grâce à la « méthode Corman », qui consiste à trouver un sujet accrocheur et à disposer à la fois d’un salaire misérable, d’un budget à faible portée économique ainsi que d’une marge de liberté à condition que le budget initial soit respecté.

Ce départ dans la petite entreprise du cinéma amènera Dante aux portes d’Hollywood grâce au soutien d’un Steven Spielberg impressionné par sa mise en scène. Si sa carrière fut lancée par des grosses productions, la personnalité facétieuse de Joe Dante aura raison sur sa relation avec la Warner Bros. Réputé comme un trublion du cinéma, Dante s’impose en véritable insoumis devant la machine hollywoodienne, s’écartant lui-même des formules faciles (remakes, films de super-héros, etc.) faites selon lui pour le simple motif du profit.

Master-Class par Joe Dante, l’efficacité au service du collectif

Il s’agit avant tout pour Dante d’être le plus efficace possible à la production d’un film, lui-même déclarant que « la seule chose qui compte sur un tournage est ce qui se passe entre le moment où le réalisateur dit « action ! » et celui où il finit par « coupez ! ». Dante possède le talent de réussir à délivrer des films attachants, respectant les codes d’un genre cinématographique tout en les dynamitant avec une joie communicative.

De cette manière, ses longs-métrages sont spécifiques dans la manière de dépeindre leurs univers. Ils travaillent tous un rapport complice avec leur public par le goût de la surprise et surtout l’emploi de la satire. La filmographie de Joe Dante tente de renouer avec la notion d’« expérience collective » du cinéma, redoublant d’inventivité au cœur d’une ambiance souvent festive et jubilatoire.

 

5 films incontournables de Joe Dante que je vous recommande : Hurlements (The Howling, 1981)

Après avoir réalisé le film de série B Piranhas en 1978 sous l’impulsion de Roger Corman, Joe Dante et son scénariste John Sayles se voient offrir l’opportunité de travailler sur l’horreur avec la collaboration de Wescom Productions. Au départ une adaptation d’un roman écrit par Gary Brandner, The Howling prend une toute autre dimension sous l’œil affuté du jeune cinéaste.

Il met en scène une journaliste de Los Angeles, traumatisée à la suite d’une coopération avec la police visant à mettre la main sur un tueur en séries pervers. Elle et son mari sont poussés par son psychologue à partir dans un centre isolé à la campagne. Bien des choses étranges vont se passer dans cette « colonie ».

Faisant usage de ses apprentissages à l’école Corman, Joe Dante est parvenu à exploiter ingénieusement un petit budget pour un film de loup-garou. Il laisse une place importante aux transformations animales véritablement intimidantes, renforcées par le maquillage sublime de Rick Baker.

Le jeune réalisateur réinvente surtout le genre de l’horreur en mêlant les genres avec efficacité, débutant son long-métrage par un polar urbain pour le transformer en un film d’épouvante en pleine nature. Thriller plaisant doté d’une petite critique satirique sur les médias à la télévision, l’efficacité de Hurlements démontre la volonté de Joe Dante de respecter les mythes fondateurs tout en sachant les remettre au goût du jour avec justesse.

5 films incontournables de Joe Dante que je vous recommande : Gremlins (1984)

Remarqué par Steven Spielberg justement pour Hurlements, Joe Dante a intégré la boîte de production Amblin Entertainment, ayant été choisi à la fois pour réaliser un court-métrage destiné à La Quatrième Dimension – Le Film et pour un long-métrage intitulé Gremlins. Si le cinéaste a eu une garantie de liberté de création pour le premier projet, c’était loin d’être le cas concernant le deuxième.

Projet de longue date, la version originale Gremlins par Warner Bros., d’après le scénario de Chris Columbus, était prévue comme un film d’horreur à petit budget, dans lequel les petites bêtes particulièrement voraces auraient dévoré les clients d’un fast-food. Cependant, Dante sentait que le projet avait besoin d’un budget un peu plus conséquent pour se réaliser convenablement.

Ainsi, le ton du film changea drastiquement pendant le tournage. Ce qui créa des conflits entre le réalisateur et la production. Grâce au soutien de Spielberg, Dante a pu finir la production et le film est devenu un succès-surprise immense. Gremlins a aujourd’hui acquis le statut de film culte pour une génération de spectateurs et il est devenu indissociable de Joe Dante.

Se passant durant la veillée de Noël, le long-métrage met en scène un jeune adulte qui reçoit comme cadeau un mogwaï, une petite boule de poils craquante. Suite à un accident avec cet être nommé Gizmo, il donne naissance à de petites créatures teigneuses qui ont bien l’intention de semer la zizanie dans sa banlieue américaine. Le conte de Noël devient alors une diabolique comédie fantastique.

C’est dans ce carnage dévastateur, désacralisant la fête de Noël, que Gremlins premier du nom a marqué son public. Le long-métrage se révèle véritablement divertissant grâce à un mélange de registres excellemment dosé. En transformant un conte merveilleux en comédie grinçante aux accents horrifiques, Joe Dante ternit le vernis du divertissement familial en insufflant son style incisif à la mise en scène de cette histoire féerique.

Ainsi, le carnage orchestré par ces petites pestes de Gremlins s’avère plus jubilatoire qu’effrayant, de même que Noël se révèle plus mélancolique qu’il n’y parait, notamment avec la scène de confession de Kate, la petite amie du héros.

Gremlins est un film aussi surprenant qu’excitant, ménageant avec justesse ses ruptures de tons. Le long-métrage réussit parfaitement à mélanger les genres et demeure un joli divertissement dynamique pour petits et grands.

5 films incontournables de Joe Dante que je vous recommande : Gremlins 2 : La Nouvelle Génération (1990)

Le succès de ces diables de Gremlins donne évidemment l’envie à Warner Bros. de produire une suite directe du premier film. Or, Joe Dante, épuisé du tournage, se tourna vers d’autres genres cinématographiques, notamment la science-fiction avec Explorers (1985) et L’Aventure intérieure (1987). Il revint beaucoup plus tard sur sa décision et réalise finalement la suite, avec carte blanche de la part de la production.

Sortie en 1990, Gremlins 2 se solde d’un échec commercial et de critiques mitigées, remettant en cause un changement de ton radical par rapport au premier opus. C’est pourtant ce qui a poussé Dante à concrétiser ce projet : transformer la suite d’un franc succès en grande blague cinématographique.

Gremlins 2 : La Nouvelle Génération reproduit le schéma d’une pagaille engendrée par des Gremlins excités dans une immense tour ultra-moderne à New-York. La différence par rapport au premier film est le degré d’anarchie poussé à l’extrême : les petites créatures s’attaquent à loisir aux médias, à la science et aux infrastructures ultra-technologiques… jusqu’à dérégler eux-mêmes la bobine du long-métrage !

Débarrassé du cadre bienveillant de Noël, Joe Dante profite de cette nouvelle aventure de Gizmo et ses monstrueux compagnons pour livrer un gigantesque cartoon live. De l’introduction présentée par les Looney Tunes aux multiples bêtises des Gremlins s’amusant à singer les humains, le long-métrage entraîne le spectateur dans un grand massacre satirique, multipliant à loisir les séquences loufoques, les genres différents comme la SF de série B ou la comédie musicale ainsi que les clins d’œil complices à d’autres productions Warner.

Conscient que le cinéma devient de plus en plus populaire à l’époque, Dante s’amuse avec le spectateur en produisant un long-métrage décalé, pleinement référentiel et jouant avec les attentes de son public. Entre critique politique et déconstruction des codes cinématographiques, la suite de Gremlins réussit son pari déjanté d’être une grande parodie des suites grâce à une autodérision assumée, livrant des scènes jubilatoires comme la mort gratuite d’un critique ayant détesté le premier film ou les tribulations médiatiques d’un magnat d’entreprise aux dents longues nommé Daniel Clamp.

Si le ton loufoque est radicalement différent de l’ambiance féerique du premier film, force est de constater que Gremlins 2 : La Nouvelle Génération symbolise l’apogée du cinéma de Joe Dante destiné au grand public, celui-ci repoussant les limites de la production hollywoodienne pour livrer sa monstrueuse « Divine Comédie », un grand pamphlet fou au ton féroce terriblement efficace pour notre plus grand bonheur.

 

5 films incontournables de Joe Dante que je vous recommande : Panic sur Florida Beach (1993) :

Suite à l’échec relatif de Gremlins 2 en 1990, Joe Dante se lança dans une période difficile de sa carrière en voulant développer le projet Matinee. Celui-ci manquait considérablement d’argent pour être tourné. Ce fut en 1993 que Panic sur Florida Beach sortit dans les salles de cinéma. Ignoré par le public, ce long-métrage mérite pourtant toutes les attentions, tant il véhicule un amour sincère au cinéma d’exploitation en tant que spectacle collectif.

Matinee se déroule en 1962, dans une Amérique en pleine crise des missiles cubains. Un producteur de film d’horreur de série B, Lawrence Woosley, maintient son projet de projeter au New Jersey sa nouvelle production innovante.

En réalisant un film d’époque, Joe Dante parvient à retranscrire avec tendresse et malice son enfance de cinéphile. Matinee met en scène du point de vue d’un adolescent féru de cinéma d’horreur et d’une Amérique des années 50 guidée par la paranoïa. La menace atomique étant bien réelle, la peur de la fin du monde vécue dans le quotidien est ingénieusement mise en scène à travers les exercices scolaires du « duck and cover » et les bulletins interrompant tout programme télé.

Le parallèle entre la paranoïa en temps de guerre froide et le succès de films d’horreur à base de mutations est fort bien illustré : les jeunes spectateurs, vivant continuellement la peur de la fin du monde, voient ces films comme une exaltation de leurs angoisses et prennent plaisir en communauté à les voir en salles.

L’histoire du film, une aventure mouvementée au sein d’une séance de cinéma attractive, permet à Dante de mettre en scène un hommage à William Castle, un producteur américain connu pour avoir organisé des séances-attractions à base de trucages et d’effets de lumière. Lawrence Woosley, interprété délicieusement par John Goodman, est l’incarnation même de ces hommes issus du monde du cinéma qui possédaient un sens inné du spectacle, leur but étant de créer une interaction édifiante entre la projection du film et son public. Le long-métrage, sorte de fantasme nostalgique du cinéma des années 50, cristallise l’effet de plaisir collectif que représente une séance de cinéma en une mise en abyme sur la capacité de divertir le public.

Film très personnel pour Joe Dante, Panic sur Florida Beach est une tranche de vie touchante, témoignage d’une époque perdue, celle de l’Amérique des années 50. Adorateur du cinéma d’horreur à petit budget comme Des monstres attaquent la ville (1954), le cinéaste délivre un hommage à ce genre de production avec le court-métrage inséré dans son long-métrage, intitulé Mant. En mêlant drame, émotion et humour pétillant dans une mise en abyme désopilante du cinéma, le long-métrage est une aventure métafictionnelle cocasse et pleine de candeur.

5 films incontournables de Joe Dante que je vous recommande : La Seconde Guerre de Sécession – The Second Civil War (1997)

Téléfilm produit par HBO Pictures en 1997, La Seconde Guerre de Sécession place son action dans un « futur proche », où suite à une explosion nucléaire au Pakistan des milliers d’orphelins doivent être expatriés et envoyés aux Etats-Unis.

Le moment est définitivement mal choisi, car le gouverneur de l’Idaho (Beau Bridges) décide de fermer les frontières pour concrétiser sa vision d’une Amérique libre. Guidé par l’exemple d’Eisenhower, le Président des Etats-Unis (Phil Hartman), peu autoritaire et facilement manipulé par son conseiller en communication (James Coburn), lance un ultimatum de 67 heures contre le gouverneur afin de respecter les décisions fédérales. Toute cette folie politique est retransmise par une chaîne à grande audimat, News Net, spécialisée en informations livrées en direct.

Le film est une satire politique sur la gestion de l’information par les médias et sur le sujet de l’immigration, ce qui fait furieusement écho à l’actualité en Amérique. Se moquant de la course des médias, des querelles politiques et de l’incompétence des chefs d’autorité à diriger convenablement leurs territoires, Dante n’épargne personne, afin de dépeindre, avec un humour acerbe, un monde en proie au chaos, toujours sur le fil du rasoir et plus intéressé par l’apparat que par la vérité des faits.

Que ce soit le gouverneur qui fait passer sa liaison amoureuse avec une journaliste étrangère avant la crise mondiale ou le conseiller en communication qui engage des personnes à inventer des déclarations des présidents les plus éminents, le réalisateur développe une galerie de personnages hauts en couleurs qui donnent lieu à plusieurs situations pittoresques. Néanmoins, son long-métrage, aussi satirique soit-il, se révèle troublant dans la mesure où le spectateur assiste à une série d’événements amenant à une possible seconde guerre de sécession, le tout décrypté par une chaîne de télévision à la portée tentaculaire.

Auréolé d’un casting fantastique et d’un ton sarcastique délicieux, The Second Civil War est un pamphlet politique très percutant et qui est judicieux à voir en ce moment, tant Joe Dante a parfaitement compris les travers de notre société moderne. Haletant et malicieux, ce téléfilm méconnu demeure un excellent divertissement malin et pertinent dans le portrait d’une Amérique en pleine dérive.

 

Dante, un nom qui mérite d’être retenu

Longtemps ignoré par le grand public, le nom de Joe Dante mérite d’être retenu, tant sa filmographie est fournie d’œuvres cinématographiques iconoclastes et pertinentes. Ancien « wonderboy » de Spielberg, maintenant réalisateur sorti du cadre d’Hollywood, le réalisateur connu pour Gremlins a livré des longs-métrages qui ont marqué la génération des cinéphiles des années 80 et 90.

Conscient que le cinéma est un art en mouvement constant, Joe Dante a le génie de construire son œuvre autour de la transmission des codes du cinéma de genre entre les générations. Très référencé, le cinéma de Dante, qui prend souvent la forme d’une mise en abyme du 7ème art, est avant tout un spectacle interactif et festif, jouant avec les attentes du spectateur. Les films de Joe Dante sont des œuvres à la fois malicieuses et touchantes à redécouvrir.

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