Chanteuse rock

Beth Ditto

« [L’industrie musicale] est flippée à mort de voir que des filles n’ont pas peur de vendre de la bonne musique sans utiliser de sexe, dans le sens où ces filles se foutent de savoir ce que les mecs pensent d’elles et de leur vulnérabilité » (New Musical Express, juin 2006). Constatation faite des imparables canons de beauté dominant encore largement la vie des femmes, Beth Ditto est de celles qui ont décidé de ne pas subir. Pour ceux qui ne la connaîtraient peut-être pas encore, Beth est indissociable de The Gossip, qui à l’image de son iconoclaste chanteuse, brave tous les stéréotypes qui jalonnaient jusqu’ici les groupes dans leur course au succès. Elle qui confiait encore deux ans auparavant : « Les gens ont peur de moi parce que je suis grosse, lesbienne et ouvertement féministe », (The Sun, 8/12/2006) n’en a pas fini de s’attirer les foudres des ligues de vertu. A commencer par celles de son pays natal, les Etats-Unis, qui voient d’un mauvais œil leurs valeurs morales (famille, mariage) ainsi passées à la moulinette. La bande à Beth n’a-t-elle pas créé l’événement avec le titre « Standing in The Way of Control », réponse incendiaire faite au gouvernement Bush contre le mariage homosexuel ?

Si la fusion typique au groupe de « rythm n’ blues, garage punk et soul », agrémentée çà et là de tonalités gospel et disco a déjà fait recette aux USA et en Grande-Bretagne, la France est juste en train de succomber au phénomène. Parti ce mois-ci avec The Kills aux quatre coins de l’Hexagone dans le cadre du festival itinérant « La Musicale en tournée » (ndr : déclinaison de l’émission « La Musicale » de Canal +), The Gossip fait découvrir au public français son quatrième album Standing in The Way Of Control. Après avoir baroudé sur les scènes un peu de moins de dix ans, à leur tour maintenant de se faire connaître et reconnaître auprès d’un public sous le charme d’un groupe captivant et d’une chanteuse, sous tous rapports, « hors normes ».

Riot grrrl

Au début, The Gossip, c’est un guitariste, Nathan Howdeshell, alias « Brace Paine », une batteuse Kathy Mendonca et une vocaliste d’exception : Beth Ditto. Avec un timbre semblable à celui d’Aretha Franklin, des envolées lyriques qui rappelleraient une certaine Janis et une amplitude vocale qui aurait de quoi faire frémir PJ Harvey, Beth a véritablement tout d’une grande. Mais, avec ses 95 kilos pour un petit 1, 52 m et son penchant avoué pour les femmes, la vie n’a pas toujours été rose pour la demoiselle. Née le 19 février 1981, en plein Arkansas, complaisamment surnommé « l’Etat Naturel », pour ne pas dire rural, rien n’était vraiment gagné d’avance pour la jeune femme. A Searcy, sa ville natale c’est un peu Footloose, (que l’on dit justement avoir inspiré le film). Beth se rappelle même que durant son adolescence, il était interdit de regarder MTV et de danser. « C’est la même chose partout dans le Sud, on utilise la religion pour vous effrayer et mieux vous asservir », (NME, juin 2006) Pas franchement réjouissant donc, quand on se sent un peu différente des autres. En effet, pas plus tard qu’à l’âge de 5 ans, celle-ci dit avoir compris qu’elle était homosexuelle : « J’avais peur car je ne voulais pas aller en enfer. Ma mère n’a jamais dit que j’y irai mais elle est chrétienne à sa manière, c’est pourquoi j’ai refoulé mes sentiments » (The Sun, 8/12/2006).

Si son enfance a été précoce, son adolescence n’en a pas moins été décalée : « J’avais les cheveux vraiment très courts et des piercings, ce qui semblait alors totalement dingue. J’ai eu toutes les couleurs de cheveux et je ne portais alors que des T-shirts et des pantalons informes. J’étais pas vraiment féminine et ça me convenait bien. J’étais totalement réfractaire à cette idée. Mon pote Jerry avait des cheveux rouges jusqu’aux épaules et se mettait une sorte de chatterton un peu partout sur le corps. Il coupait également les revers de ses pantalons et se les cousait sur les manches tandis qu’il enfilait ses chaussettes sur ses mains et s’accrochait plein de chaînes ainsi qu’une manette Nintendo autour du cou. Ensuite il se dessinait plein de saloperies de trucs d’ordinateurs sur le visage. C’était tellement avant-gardiste que ça en était ridicule […] » (id, Juillet 2006). Outre d’autres aveux croustillants (entre autres faits, avoir été témoin de traques à l’écureuil engagées par son cousin en période de disette), il est sûr que la chanteuse utilise l’humour pour mieux enjoliver un passé quelque peu noir. Pour l’horizon qui s’offre à elle, à la sortie du lycée, Beth ne voit que quatre possibilités : « Les alternatives étaient soit, d’aller à l’église, tomber enceinte, se doper à la méthamphétamine, ou déménager » (NME, Juin 2006). Après un coming-out accouché d’une douloureuse dépression, celle-ci choisit la dernière solution, direction : Olympia, capitale de l’Etat de Washington, où bouillonne une formidable sous-culture urbaine.

En cette fin des 1990’s, Olympia n’a rien perdu de son aura de haut-lieu alternatif. Temple du mouvement riot grrrl (ndr : mouvement musical féministe, avant tout contestataire, trouvant ses racines dans la musique punk) qui a imprégné la culture musicale de Beth, grande fan des X-Ray Spex et des Bikini Kills, les phares de la grande ville l’attirent elle et ses amis Nathan et Kathy, qui ont décidé de la rejoindre dans l’aventure. Délestée du poids de la morale et de la religion, Beth se sent radicalement revivre dans cette capitale ouverte et libérale, succombant aux sirènes du féminisme, de l’art, et plus particulièrement, de la musique. C’est en ces termes qu’elle définit son implication pour le riot grrrl : « Le riot grrrl a réinventé le punk. Avant que je ne découvre le riot grrrl, ou que celui-ci ne me découvre, j’étais juste une autre de ces féministes à la Gloria Steinheim de Now […] Maintenant je suis une musicienne, une écrivain, une personne entière » (in Riot Grrrl : Revolution Style Girl Now !, Nadine Monem)

Quand Beth et ses amis avaient quitté Searcy, c’était dans l’idée de monter leur propre groupe de musique. Alternant entre petits boulots et répétitions, le trio fonde The Gossip en 1999. Largement influencés par les sons de la capitale, le groupe enregistre leur première démo éponyme la même année, sous le label indépendant K Records. Libérée du carcan religieux et moral qui avaient jusque là dicté toute sa vie, à Beth maintenant de revendiquer son droit à la différence. Or quoi de mieux pour faire entendre sa révolte que de retourner aux sources mêmes du rock ? Pure merveille de cohésion, la machine The Gossip est lancée : « Quand j’ai rencontré ces jeunes, ça a changé ma vie. J’étais bizarre, une jeune gouine, aux cheveux courts et pantalons informes. Je rasais mon corps de plein de façons possibles, arborait des couches et des couches d’eyeliner et me teignais les cheveux en rose » (askmen.com). Révélée à elle-même et plus à l’aise dans ses baskets, l’apprentie chanteuse emprunte la voie de la féminité, résolue à prouver que l’on peut être ronde, coquette et faire de la bonne musique.

Listen up !

Listen up !

Après le maxi promotionnel, c’est le 23 janvier 2001, sous le label Kill Rock Stars que sort That’s Not What I Heard, considéré comme le premier album de The Gossip. Pour Beth, qui déjà, petite, traînait sa voix dans les chorales d’église, le plus dur n’est pas de trouver son registre vocal, mais ironie du sort, de parer les critiques faites à son encontre. Car à Olympia, on a beau apprécier le punk soul-garage blues du groupe et paraître plus tolérant qu’à la campagne, on regarde un peu la voluptueuse lead singer comme un bête curieuse. The Gossip, en français Le Cancan, fait ragot. Rares sont les lesbiennes, même parmi les riot grrrls, a faire référence avec autant de décontenance et de sincérité à leur préférence sexuelle que le fait Miss Ditto au fil de ses chansons (« Swing Low », « Sweet Baby », « Where The Girls Are », « And You Know », « Hott Date », « Southern Comfort »…).

Retour donc à un rock dépouillé, avec une voix envoûtante voire incantatoire, des riffs accrocheurs et un rythme régulier. Mademoiselle chante le blues toujours avec cette voix lascive, provocante et déterminée sur Arkansas Heat. Sorti le 7 mai 2002, soit un peu plus d’un après That’s Not What I Heard, le deuxième EP se teinte même au hasard des morceaux de nettes influences sixties rappelant les premiers Rolling Stones (« Rules for Luv ») ou The Who (« Take Back Revolution »). « La voix pop gospel de Beth évoque des années d’errance sur la voie rapide de l’amour, suggérant des choses qui feraient freiner quiconque avant de tomber en panne sèche ». Par ces mots, le site du label Kill Rock Stars définit alors bien la voix totalement habitée de sa nouvelle prodige.

Si le retour à un rock primaire avait été popularisé par les White Stripes, The Gossip en propose une version radicalement sudiste. Preuve en est faite avec leur deuxième album, Movement lancé dans les bacs le 6 mai 2003. Commençant à se faire une sérieuse réputation underground, le groupe persiste et signe des chansons baignées de soleil et de poussière alternant entre luxure et trahison. A l’évidence, The Gossip a mûri pour livrer ce patchwork d’acrobaties musicales : avec des sons plus recherchés et des instruments plus discrets, libre champ est fait à la chanteuse pour expérimenter toute sa profondeur vocale (« Nite », « No, No, No », « Don’t Make Waves », « Lesson Learned »). Reprenant là où That’s Not What I Heard nous avait laissés, Movement prouve que l’on peut rester fidèle à des standards tout en n’étant pas perméable à la nouveauté. Ceux de ces quelques titres finement remaniés et par ailleurs issus du live Undead in NYC, lancé 4 mois plus tard, ne viendront pas contredire le reste.

Changement de staff imposé avec le départ de Kathy Mendonca fin 2003, remplacée par l’ex-batteuse des Chromatics, Hannah Blilie. Ayant déjà collaboré à l’enregistrement d’Undead In NYC, Blilie ne tarde pas à se fondre rapidement au sein du groupe, apportant un souffle nouveau au niveau des compositions. Sorti le 25 janvier 2005, en collaboration avec les électro-pop Tracy + Plastics, le maxi Real Damage est la première réalisation commune de la nouvelle formation. Le glissement vers un répertoire plus varié est en passe d’être franchi.

C’est chose faite avec le lancement de Standing In The Way Of Control le 24 janvier 2006. Le fabuleux compromis entre révolte punk et allégresse dance floor qu’est ce troisième album studio, annonce le passage du groupe à la vitesse supérieure. On commence enfin à parler de The Gossip au niveau national. La promotion de l’album au côtés des plus grands (Yeah Yeah Yeahs, Le Tigre, The White Stripes, Sonic Youth et The Kills) leur assure une popularité croissante. Mais c’est vraiment l’utilisation du morceau « Standing In the Way of Control » pour la série brit Skins début 2007, directement propulsé n°1 dans les charts UK, qui amorce la conquête de l’Ancien Continent. Difficile de ne pas succomber aux paroles enflammées de « Standing… », brûlot récusant l’interdiction du mariage gay aux Etats-Unis (« You’re back against the wall/ There’s no one home to call/ You’re forgetting who you are/ You can’t stop crying »…). Pour Beth, même dans les situations les plus dramatiques, il y toujours une lueur d’espoir. Aussi encourage-t-elle son public à ne pas baisser les bras (« Fire With Fire », « Keeping You Alive ») et s’engage-t-elle dans une véritable croisade contre les empêcheurs de tourner en rond (« Listen Up ! », « Jealous Girls »). Pas étonnant qu’avec ses beats riot, soul et disco, STWOC soit à ce jour l’album le plus populaire du groupe. Preuve que dans le mélange des genres, même musicaux, tout est possible.

A little respect

Oui car, comme Aretha, tout ce que demande Beth, c’est un peu de respect. Face à son apparence tout d’abord et à sa sexualité ensuite. Certes, on peut avoir été sacrée « personnalité la plus sexy de l’année 2007 » par la revue New Musical Express, devant Kate Moss and co, on peut avoir envie d’assumer pleinement ce que l’on est, en dévorant une pizza ou en mettant en scène un couple de travestis comme dans le clip de « Listen Up ». Autant d’indices sur la vie privée de la chanteuse puisqu’en plus d’avouer l’importance de la nourriture dans sa vie, Beth sort également avec une travestie. « Il est elle et lui en même temps. […] Il est un peu comme moi. C’est un des raisons pour lesquelles on s’entend bien ensemble. La fluidité des genres devrait être respectée. On ne devrait pas avoir recours à une opération » (id, juillet 2006).

Provocatrice punk, icône lesbienne, n’hésitant pas à se dénuder sur scène ou pour la couverture de certains magazines, Beth est à ses dires, « un pur produit white trash » aux antipodes du politiquement correct. Confessant ne pas se raser les aisselles, ne pas utiliser de déodorant, avoir recours au téléchargement illégal, la miss est une héroïne du rock qui sent le souffre, et sans jeu de mots aucun, la sueur. Car il en faut de l’énergie pour mettre tout son public en délire. On dit déjà que Noel Gallagher et l’actrice Keira Knightley en sont fans. Victoria Beckham, un peu moins. Car le féminisme, c’est une chose que Miss Dito prend très au sérieux, girl power ou pas. D’où le « Posh Spice est une vraie blague. Dans les années 1990, elle a fait toute cette m***** de girl power et ensuite elle s’est rendue compte qu’en maigrissant, on s’occuperait d’elle. C’est juste un instrument. Elle a dû penser : c’est comme ça qu’on remarque les femmes, il faut être mince et ne donner son avis que sur les fringues et les mecs. C’est de la merde. Et si je la croise, je lui dirai » (fametastic.com) Ou le non moins sincère « Les femmes sont pas des chats, ni des animaux domestiques. Nous voulons juste traverser la rue pour se chercher une crème glacée ».

Beth Ditto est à classer dans la catégorie « chanteuse militante ». Et il est vrai qu’avec des icônes XXL comme Roseanne Barr ou Rosie O’Donnell, la chanteuse a de qui s’inspirer. En croisade contre le modèle « mannequin brindille », celle-ci profite de sa notoriété pour clamer haut et fort « BIG IS BEAUTIFUL ». Et d’affirmer, toute fashion addict qu’elle soit, qu’elle ne servirait pas de modèle même pour TOP SHOP (ndr : célèbre marque de vêtements anglo-saxonne dont la dernière ambassadrice était Kate Moss) tant que les grandes tailles ne seraient pas incluses dans les collections. Si la demoiselle est intransigeante côté fringues, celle-ci revoit heureusement son jugement côté musical, en prônant une certaine ouverture. Pas avare de duos, que ce soit avec Mika (« Sweet Dreams ») ou l’ex-Pulp Jarvis Cocker (« Temptation »), celle-ci entraîne son groupe sur la voie des remix et des reprises. Leur dernier maxi GSSP RMX, sorti le 22 août 2006 en est la preuve par A + B. Différentes réinterprétations de « Listen Up » ou « Standing In The Way Of Control », relecture du mythe R&B Aaliyah (« Are You That Somebody »)… Constater que le trio se diversifie relève de l’euphémisme !

« Nous avons été élevés dans l’Arkansas par des femmes, des loups et des cassettes. Nous nous sommes formés en 2000 dans un sous-sol froid d’Olympia, Washington », « Nous sommes intéressés par l’art, le changement, l’underground, la danse, la mode, le punk, l’histoire, les meurtres et les mouvements. Nous ne mourrons jamais. Nous sommes artistes, poètes, cuisiniers, écrivains, féministes, designers, musiciens et djs. C’est la consécration d’une vie pour l’action, la passion et l’instinct », ne manquent pas de rappeler respectivement le myspace et la bio du site officiel du groupe. Prenant temporairement le tournant de l’expérimentation, en développant en parallèle le projet musical Goxxip, le trio infernal n’a pas fini de nous surprendre. On n’avait pas vu plus charismatique chanteuse depuis bien longtemps : pas de doute qu’avec Ditto à la barre du navire Gossip, la flamme révolutionnaire est loin de s’éteindre. D’ailleurs, Kurt Cobain ne disait-il pas que « l’avenir du rock appartenait aux femmes » ? En attendant, si vous avez raté leurs dates en France, guettez le DVD live à venir, The Gossip : Live At Liverpool, histoire de confronter tous vos sens à ce véritable phénomène scénique.
SOURCES :

Internet

http://www.gossipyouth.com/

http://www.gossipyouth.co.uk/index1.html

http://www.myspace.com/gossipband

http://www.lesinrocks.com

http://www.telerama.fr

http://www.tetu.com

http://www.vivelesrondes.com

http://www.allmusic.com

http://www.pitchforkmedia.com

http://www.independent.co.uk

http://www.cnn.com

http://fr.wikipedia.org

http://en.wikipedia.org

Papier

-New Musical Express (juin, novembre, décembre 2006)

-id, « Hot Gossip » (juillet 2006)

-Fact (septembre 2006)

-Play (septembre 2006)

-Attitude, « Hot Gossip » (novembre 2006)

-The Sun (décembre 2006)

(Les photos proviennent des sites
http://mog.com,
http://blog.oregonlive.com,
http://blogcritics.org,
http://blogs.manchestereveningnews.co.uk)

* Cahier de vacances 2010 – Article initialement publié le 31 mars 2008

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2 Comments

  • Reply
    La Marmotte
    16 juillet 2010 at 12:24

    Belle, grosse et homo… Engagée et prête à défendre ses idées.
    C’est un personnage à part entière, je l’adore.

  • Reply
    laurence
    16 juillet 2010 at 9:33

    Bel article, j’aime beaucoup Beth Ditto, pour ses qualités humaines et artistiques.
    A voir son intervention dans l’émission de Ruquier où elle a montré son humour et sa gentillesse et surtout écouter et voir la musique de ce groupe.

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