Humeurs Je n'ai pas testé pour vous

Les questions existentielles par sms

Ne vous est-il jamais arrivé de croiser, au détour d’une page de publicité, une réclame pour envoyer un sms à un service qui s’empressera de répondre à vos questions les plus existentielles ? Curiosité oblige, vous testeriez bien, juste pour voir… Voici une démonstration pour vous dissuader de tenter le diable.

Plantons le décor et choisissons au hasard Brenda, la coiffeuse du numéro 8, comme sympathique cobaye. Brenda a passé la vingtaine, elle est célibataire et vit avec son chat. Un soir, alors qu’elle comate devant la Nouvelle Star, ou une autre émission aussi cérébrale, elle tombe en arrêt devant une publicité qui lui propose de lui dévoiler à quelle date elle rencontrera l’homme de sa vie. Ce n’est pas que Brenda est stupide, mais elle se dit que ça ne coûte pas grand chose d’envoyer Date au numéro indiqué. Deux secondes plus tard, une réponse éloquente annonce qu’elle rencontrera le grand Amour le 15 août. Il lui reste donc deux semaines pour se préparer moralement à un si grand évènement !

Puisque pendant ces quelques jours à patienter, Brenda n’est pas censée faire connaissance avec un autre potentiel Prince Charmant, elle profite d’être en vacances pour rester enfermée chez elle. De fil en aiguille, ou plutôt, de pub en pub, elle tombe sur d’autres réclames et affine son avenir en envoyant des sms à la pelle.

Elle commence par s’enquérir du prénom de son futur amoureux et la grande voyante numérique lui écrit « Albert ». Un peu déçue, mais loin de s’arrêter à un détail si superficiel -l’homme n’ayant pas choisi son prénom-, elle commence à faire des petits coeurs partout, s’entraînant à écrire Albert et Brenda, jusqu’au moment où une nouvelle réclame lui propose d’étudier la compatibilité entre eux. Elle inscrit leurs prénoms, envoie le sms, et se réjouit d’avoir 79%. Ce n’est pas 100%, heureusement, car l’osmose entre deux êtres, cela peut être néfaste. 79%, c’est plutôt sain, non ?

Se plaisant à rêver à leur avenir commun qui semble radieux, Brenda se demande s’il voudra des enfants. Le meilleur moyen de le savoir, c’est bien de demander à la boule de cristal virtuelle. La réponse ne tarde pas, elle aura six rejetons. Six ? Mais comment va-t-elle faire, avec son salaire de coiffeuse, pour nourrir sa progéniture nombreuse ? Est-ce qu’Albert serait riche ? Voyons voir si son oracle personnel peut lui dire si elle sera pleine aux as plus tard. Parce que bien sûr, ce qui est à Albert sera à elle, cela va de soi ! Aussitôt demandé, aussitôt répondu : NON. Cinglante réponse, mais dans l’adversité, Brenda se jure de rester aux côtés d’Albert pour le soutenir, et tant pis s’ils ne roulent pas sur l’or, ils élèveront leurs petits avec amour.

Pour parfaire l’idyllique tableau, même s’il est déjà un peu ébréché à certains endroits, elle s’interroge sur la fidélité du futur père de ses futurs enfants. Quand elle reçoit le sms qui lui apprend qu’Albert la trompera à la première occasion, elle manque de défaillir. Son bonheur s’écroule, elle veut mourir. Comment ose-t-il, ce goujat ? Comment envisager de vivre une histoire si forte quand on sait déjà qu’elle a tout pour finir tragiquement ? Les doigts tremblants, Brenda persiste néanmoins pour demander à son téléphone combien d’années il lui reste à passer sur terre, à supporter le fardeau d’un avenir si obscur, malgré l’infime consolation d’avoir une tribu -un peu trop- nombreuse. Un sms plus tard, et ce sont 27 années encore au compteur. Un autre, et c’est un accident de travail qui serait la cause de son décès. Brenda est au bord du suicide, même si elle sait que sa mort n’est pas pour tout de suite. Est-ce que ce seront ses ciseaux de coiffeuse qui l’achèveront par mégarde ? Une électrocution au sèche-cheveux ? Un empoisonnement au shampooing ? Il va devenir bientôt trop dangereux d’aller travailler, sachant que dans plus de deux décennies ça lui fera rendre l’âme.

Le grand jour, celui où elle doit rencontrer Albert, Brenda a toutes les cartes en main. Son avenir est gravé sur les sms qu’elle a reçus. A elle de choisir si elle veut affronter son destin ou le fuir lâchement. Six enfants, un mari qui la trompera, une vie de misère, une mort à-la-con… Elle peut encore faire marche arrière, se calfeutrer dans son deux pièces, avec son chat. Dans une ultime tentative de voir le futur avec Albert sous un meilleur jour, elle prend son portable et tape réincarnation. Si sa vie comme sa mort seront forcément ratées, peut-être qu’un meilleur après l’attend ? Dans quel état sera-t-elle, quel corps occupera-t-elle ? Un mot vient clore son délire : PIGEON.

Si vous aussi vous voulez éviter de vous ridiculiser comme Brenda, ne gaspillez pas vos euros pour assouvir une curiosité mal placée !

* Cahier de vacances 2010 – Article initialement publié le 29 septembre 2008

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