Chroniques ordinaires Humeurs

Etre breton

Le breton n’est plus ce qu’il était. Autrefois on le reconnaissait à quelques signe simples : il vivait en Bretagne, portait la marinière et la vareuse, évitait, sans même devoir bouger, les gouttes de pluie qui ne tombaient que sur les cons. On le croisait au bout de la jetée, le regard perdu sur l’horizon. Son visage ne reflétait en rien ses pensées, peut-être s’interrogeait-il sur l’avenir du merlan ou sur la raréfaction du cabillaud près des côtes. Peut-être ne pensait-il pas. Puis il allait au bar, avec ses amis. Il buvait du bon cidre et du mauvais chouchen. Puis il rentrait chez lui, et sa femme lui préparait des crêpes au beurre salé et un kouign-amann au beurre salé pour le repas du soir. Il fumait sa pipe, pensivement. Le lendemain il se levait à l’aurore, prenait les biscuits au beurre salé préparés par sa femme et partait à la pêche ou encore étendre le lisier de ses porcs.

Aujourd’hui, on ne reconnait plus un breton à ces signes. D’abord le breton vit partout sauf en Bretagne. Allez donc faire un tour en Bretagne, vous le constaterez vous-même : les bretons n’y sont plus. Par ci par là une bigoudène vous fera encore un sourire depuis sa guérite de l’office du tourisme. Au hasard d’une foire, un homme muni d’un chapeau rond vous invitera à manger de l’andouille. De la vraie andouille bretonne, de tradition. Bien sûr, les bars continueront à servir du bon cidre et du mauvais chouchen. Mais en dehors d’un déguisement acheté au marchand de costume local, qu’est-ce qui les distingue des gens venus passer là deux semaines, un an ou même une vie ? Ou encore des bretons vivant ailleurs ?

A cette dernière question, il est plus facile de répondre : deux choses essentiellement les distinguent : la première est que les bretons ne vivant pas en Bretagne vivent hors de la Bretagne. En cela ils paraissent plus exotiques que les bretons de Bretagne, bien que la statistique commence à laisser penser qu’ils sont plus nombreux. La seconde est qu’ils s’en réclament. Le breton vivant en Bretagne, quoique rare, ne ressent pas le besoin de rappeler qu’il est breton. Il espère naïvement que cela tombera sous le sens : vivre en Bretagne, n’est-ce pas la définition d’être breton ? Ce n’est pas l’avis des bretons d’ailleurs. Ils affirment, réflexion sur le cabillaud à l’appui, qu’être breton se mérite. Des générations à manger du beurre salé et de l’andouille ont forgé un caractère bien trempé (mais pas par la pluie qui épargne seuls les vrais bretons) qui ne s’altère pas au contact du monde extérieur, mais qui ne se crée pas par le seul contact avec le sol du pays.

Il est vrai que toutes les valeurs de la Bretagne sont en train de se diluer : on trouve du beurre salé partout où on trouve des bretons, ce qui couvre beaucoup d’endroits du globe, de l’andouille chez tous les bouchers, du cabillaud nulle part en Bretagne, et des marinières dans toutes les boutiques de vêtements de Paris. La vareuse, elle, n’a pas passé le casting. Trop ample, trop de formes ou pas assez selon le point de vue… Mais la marinière est maintenant partout. Elle perd son identité, tout comme le breton perd la sienne. Elle devient jupe, robe, pull, gilet. Elle perd ses manches, gagne un col en V, s’orne d’épaulettes, de boutons, de fermetures éclair, bientôt de vison ou de motifs en sequins. La mode ne s’arrête plus, la marinière sera bientôt vidée de sa substance : on en fera des manteaux, des bas, des chaussures, des poussettes. Puis quelqu’un d’audacieux en fera une grenouillère. Le motif interpellera, on voudra en faire quelque chose de simple. On finira par en faire une marinière.

Car au final, le breton devra bien lui aussi revenir à la Bretagne. Sa terre lui manque. Le poète le chante si bien. Il reviendra s’assoir parmi les pierres dressées, boira un peu de bon cidre et de mauvais chouchen, puis ira regarder l’océan. L’océan est le plus breton de tous : il est resté là, semblable à lui-même. S’il ne fume pas la pipe et ne s’inquiète pas des cabillauds, on ne peut pas lui dénier son caractère. Le breton reviendra s’en inspirer.

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4 Comments

  • Reply
    Donio
    19 octobre 2010 at 10:32

    Tiens, il y a encore des gens qui lisent cet article ?

    Bon, j’ai un peu joué sur les clichés, mais c’est une tentation à laquelle il est difficile de résister :)

    Au passage, j’ai écrit cet article dans une période où je lisais beaucoup de Vialatte, j’ai voulu ce texte un peu comme un hommage à sa façon d’écrire. J’en profite donc pour vous recommander de lire les Chroniques de la Montagne d’Alexandre Vialatte : un recueil de chroniques toutes plus savoureuses les unes que les autres, empruntes d’une poésie toujours à la limite de l’absurde, un must-have dans une bibliothèque.

  • Reply
    Le Breton
    18 octobre 2010 at 22:30

    Ah dam oui, être breton, c’est tout un art :)

    Je vous remercie pour cet excellent article sur cette belle région qu’est la Bretagne (et ses habitants !) par contre, évitez les vieux clichés du type « en Bretagne il ne pleut que sur les cons » servi à toutes les sauces par tout le monde à qui veut bien l’entendre…

    Concernant l’andouille, je constate avec tristesse que vous n’avez pas marqué le nom de la ville d’origine de cette andouille si spécial et typiquement bretonne : l’andouille de Guémené Sur Scorff

    Désolé, je chipotte mais vous l’aurez deviné : je suis effectivement breton !

  • Reply
    ze courlis
    4 mai 2010 at 16:46

    Des marinières en chaussures, vous ne croyez pas si bien dire !
    Cette année, justement : http://www.melty.fr/quand-jean-paul-gaultier-et-pataugas-s-actu27519.html

    incroyable, non ?

  • Reply
    heidi
    3 mai 2010 at 12:24

    Et que dire du Breton vivant en Bretagne (désolé du pléonasme) qui colle quasi systématiquement un (voire bien plus) autocollant (à l’aise breizh, mam goudig, chapeau rond, drapeau …).
    Le Breton doit avoir peur qu’on l’identifie à un automobiliste lambda, non, c’est une voiture BZH, non mais !

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