Femme de légende

Nelly Roussel

« Un fœtus est une portion du corps d’une femme dont elle ne peut être, sans tyrannie, empêchée de disposer à son gré comme de ses cheveux, de ses ongles, de son urine, de ses excréments » : en écrivant ces mots dans un article de la revue Régénération en septembre 1907, Nelly Roussel (1878-1922) provoque un véritable scandale à une époque où l’avortement est un crime passible des assises, et où même les féministes ne réclament pas encore le droit des femmes à disposer de leur corps. Elle est l’une des premières femmes en Europe avec Madeleine Pelletier (1874-1939)à proclamer se droit haut et fort !

Née en janvier 1878 dans une famille bourgeoise, elle reçoit une éducation soignée et très poussée étant avant tout destinée, comme la plupart des jeunes filles de son milieu, à faire un beau mariage. Elle épouse ainsi en 1898 le sculpteur Henri Godet.

Son mari est un parent de Paul Robin, militant anarchiste qui a fondé en 1896 la Ligue de la Régénération humaine et chez qui elle trouve le combat de sa vie : Les droits des femmes à travers le contrôle des naissances, le droit à l’avortement et à la prise de contraceptifs mais aussi le droit et l’accès la culture. C’est pour elle une évidence, l’image de la femme traditionnelle doit changer. Elle prône ainsi l’image de la femme moderne telle que l’on peut la connaitre aujourd’hui : femme active, sportive, investie dans un réseau sociaux-professionnel, disposant du droit d’être mère quand elle le souhaite… A travers Paul Robin, Nelly Roussel découvre donc le néomalthusianisme (politique de contrôle des naissances) auquel elle adhère sans restriction : multipliant articles et conférences, elle prend inlassablement parti pour la libre maternité et le droit à l’avortement. Son discours est d’autant plus percutant qu’elle est elle-même heureusement mariée et mère de 3 enfants. Elle fut pendant de longues années, l’enfant terrible de la rédaction des journaux La Fronde et l’Action, Marguerite Durand, réformiste modérée qui en était la directrice, laissait au talent et aux audaces de sa collaboratrice préférée une grande liberté d’action. Et Nelly Roussel en profitait pour combattre les adversaires les plus acharnés en réclamant l’indépendance complète pour les femmes, fondée sur de nouveaux rapports entre les sexes : « Plus on établira que l’homme et la femme sont différents et destinés à se compléter mutuellement, plus nous verrons que, logiquement, ils ne peuvent se passer l’un de l’autre, que nulle œuvre n’est durable et parfaite sans l’accord étroit, continu, de deux éléments de l’humanité. »

Femme charismatique, passionnée et engagée, oratrice de talent, féministe non agressive, ces textes raisonnent ‘intelligence et de bon sens. Nelly mena son combat sans vergogne et avec une grande ardeur : « Proclamons hardiment que le néo-malthusianisme fait partie du féminisme, et qu’il en est le chapitre premier. Proclamons notre volonté, non pas de demeurer stériles (encore que ce soit là pour nous, contre l’injustice sociale, un incomparable moyen de combat) mais de faire intervenir la conscience et la Liberté dans le plus grave de nos actes de femmes. Parmi nos revendications il n’y en a pas de plus noble, de plus légitime, de plus utile que celle-là. »

Jeanne Humbert, contemporaine de Nelly, nous livre un témoignage émouvant sur l’œuvre, la vie et les engagements de Nelly Roussel puisqu’elle l’a personnellement connue… « Ce jour de notre rencontre, elle fit sur moi, sur ma jeunesse enthousiaste, une vive impression tant par sa douceur, son charme, son élégance discrète : tout ce qui m’avait déjà frappée quelques jours avant quand je la vis et l’entendis aux Sociétés Savantes… Nelly Roussel fut une des grandes figures révolutionnaires du début de ce siècle ; sa place est marquée parmi ceux qui ont donné le meilleur de leur pensée, de leur temps et quelquefois de leur vie pour que survienne une réelle émancipation humaine ; pour que puisse s’établir, enfin, une société mieux équilibrée, dans une paix stable, délivrée des faux dogmes, plus justement équitable et plus fraternelle. Au long de sa carrière de propagandiste inspirée trop tôt enlevée à nos combats, Nelly Roussel fut fidèle à ces généreuses aspirations. »

Malgré la loi de 1920 qui réprime la propagande néomalthusienne, elle continue à militer jusqu’à ce qu’elle meurt de la tuberculose en 1922. Anarchiste, féministe ou libre-penseuse, peu importe la manière de qualifier Nelly Roussel, elle reste une femme de combat trop peu connue, une philosophe des rapports homme-femme, un être éclairé, celle qui ne voulait plus voir en la femme « l’éternelle sacrifiée »…certaines s’inspireront de sa verve et de ses textes notamment à partir des années soixante-dix où les féministes de la deuxième vague reprendront ses arguments en faveur de la légalisation de l’avortement.

Coup de cœur : Redécouvrir quelques textes et discours de Nelly Roussel

http://www.marievictoirelouis.net/auteur_historique.php?auteurid=147

A lire :

Nelly Roussel, L’Éternelle sacrifiée, éd. préf.et notes par Maïté Albistur, Daniel Armogathe, Paris, Syros, Coll. Mémoire des femmes, 1979.

Par Nelly Roussel :

« Paroles de combat et d’espoir » (1919)
« Quelques lances rompues pour vos libertés »
« Trois conférences »

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1 Comment

  • Reply
    osezlefeminisme
    28 février 2010 at 15:48

    Le 8 mars 2010 aura lieu le 100e anniversaire de la journée de lutte pour les droits de femmes. Mais ce combat est mené depuis des siècles pour arriver à l’égalité qui n’est toujours pas acquise malgré de nombreuses actions et de nombreuses personnalités charismatiques telle Nelly Roussel qui consacre leur vie à l’émancipation et au respect des droits des femmes. Le système patriarcal ancré en nous doit être déconstruit pour arriver à un système égalitaire et à un équilibre entre les 2 moitiés de l’humanité. Les chiffres sont encore trop accablant, en France mais également partout ailleurs : ici, 25% d’écart entre les salaires, 80% des travailleurs pauvres sont des femmes, 85% des temps partiel sont effectués par des femmes, une femme meurt tous les 2 jours et demi sous les coups de son conjoint ou ex conjoint, un viol toutes les 10 minutes, le droit à l’avortement menacé, etc. Il semblerait qu’il n’y ait pas d’acquis en matière de droits des femmes et nous devons continuer à agir et à se réunir pour l’égalité! Rejoignez osezlefeminisme!

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