Accords et désaccords

Woody Allen est un hyperactif. On le devine rien qu’à le regarder bouger, parler, vivre. Dans sa course effrénée contre le temps qui passe, le cinéaste new-yorkais s’est imposé le rythme un peu fou d’un film par an. Si certains, comme « Celebrity » ou plus récemment « Anything Else », ne sont pas restés dans les mémoires des cinéphiles comme étant des chefs d’œuvres du genre, « Accords et Désaccords » a, en revanche à l’époque, était applaudi par la critique.
Dix ans se sont écoulés depuis sa sortie sur grand écran, mais le film n’a rien perdu de sa superbe.

Emmett Ray (interprété par Sean Penn) se considère lui-même comme étant le meilleur guitariste de jazz de tous les temps, après Django Reinhardt. Dans les années 30, Emmett enchaine les représentations avec son band pour le plus grand plaisir des aficionados de la musique reine de cette époque. Le film résonne comme une vibrante déclaration d’amour au jazz et aux jazzmen. Emmett est un artiste de génie, tous le reconnaissent volontiers, mais son égo démesuré le conduira à sa chute, et finira par faire de lui un artiste juste, oublié.

C’est au travers d’anecdotes, rapportées par un animateur radio, un biographe, un historien du jazz et par Woody Allen lui-même, qui se pose en fan de Ray (et qui la ferme un peu pour changer !) que le spectateur est transporté dans l’univers décalé et riche en émotions du guitariste. Maquereau à ses heures perdues, en dehors de la musique, Emmett a trois hobbies : boire, regarder les trains passer et tirer sur les rats avec son revolver. Un emploi du temps chargé donc, mais qui lui permet tout de même de donner quelques représentations dans des hôtels ou cabarets prestigieux, et même à New York et Hollywood, quand il n’est pas complètement ivre bien sûr et à condition qu’il se souvienne qu’il a un contrat à honorer.

Emmett est capricieux, égocentrique et un peu barje mais après tout, quoi de plus normal pour un artiste aussi génial ? Là est tout le talent du cinéaste. Il parvient à faire de ce sale type un personnage finalement attachant, et touchant. Il va sans dire que l’interprétation de Sean Penn, une fois de plus, y est pour beaucoup. L’acteur est tout simplement excellent dans le rôle de cet artiste excentrique, alcoolique, macho et imbu de sa personne. Emmett Ray est un tocard, mais un tocard sacrément doué que l’on ne peut qu’admirer.

Deux femmes viennent compléter le tableau de sa vie déjà haut en couleurs. Deux femmes au style diamétralement opposé. D’un côté Hattie. Muette et pas très futée, la gentillesse et la naïveté incarnée, dévouée à Emmett. De l’autre, Blanche. Sublime, élégante, écrivain de talent et infidèle.

Samantha Morton et Uma Thurman incarnent à la perfection les deux liaisons du musicien. Mention spéciale à Samantha Morton qui offre une composition des plus touchantes, proche du mime, et dont la candeur rappelle celle des actrices du cinéma des premiers temps. Deux relations qui, même si elles étaient sincères, font figure d’anecdotes dans la vie mouvementée de l’artiste, puisque Emmett ne peut de toute façon aimer personne d’autre que lui. Il apprécie la compagnie des femmes, mais il n’a pas besoin d’elles.

L’amour de sa vie, c’est sa musique, et Django Reinhardt, qu’il ne peut s’empêcher d’écouter sans pleurer. Le guitariste hante littéralement Emmett. Mélange d’envie et d’admiration. Ray se sait extrêmement doué, mais il est aussi conscient qu’il l’est moins que Django. Ainsi, il développe un véritable complexe face à son rival et pourtant modèle. Sa relation avec Django Reinhardt ne manquera pas d’ailleurs de faire l’objet d’une ou deux anecdotes particulièrement savoureuses.

La musique vous l’aurez compris, le jazz, pourrait presque ici tenir lieu de personnage principal, dans ce film sans doute le plus musical que Woody Allen ait jamais réalisé. Et qui s’en plaindrait ? La bande originale de « Accords et Désaccords » est un régal, un petit bijou que les amateurs du genre ne pourront s’empêcher d’écouter encore et encore. Django Reinhardt y est évidemment à l’honneur, un bien bel hommage rendu au jazz hexagonal, et aux jazzmen en général.

Bande annonce:


* Cahier de vacances 2010 – Article initialement publié le 23 août 2009
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